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Médias, participation des habitants et image des quartiers de la politique de la ville

img/posts/100.jpg - publication Cercle K2


Le sujet de l’identité et l’image de la banlieue dépasse mais recouvre aussi toute l’histoire de la politique de la ville : née et construite avec la violence, définie principalement en termes de rattrapage des inégalités et de lutte contre les discriminations, qu’elle a sans doute en partie résorbées à coups de plans nationaux et de programmes d’actions dérogatoires ou complémentaires aux politiques nationales, allant jusqu’à la création d’un ministère ad hoc, la politique de la ville est certainement aujourd’hui à un tournant essentiel de son histoire.

Face aux coupes et aux choix budgétaires, la politique de la ville doit à la fois prouver son utilité passée et se réinventer pour répondre aux enjeux actuels : ceux de la crise économique et du chômage, de la diversité culturelle et du communautarisme, d’internet, du numérique et des nouveaux moyens de communication, de l’émergence de la société civile dans le débat public et bien sûr, de la donnée environnementale qui manifestement peine à s’imposer comme une condition de développement de la ville de demain, en France comme ailleurs. Comment parler des banlieues sans tricher, et ce au moment même où l’on rechignerait presque, par précaution ou par superstition, à les appeler comme telles ?

Comment les appréhender dans leur réalité toute entière ? Plus poliment, comment communiquer sur les villes périphériques des grandes métropoles? Au-delà de cette question, sans doute s’agit-il aujourd’hui de redorer le blason des banlieues de la région parisienne et des grandes métropoles régionales, montrées du doigt depuis tant d’années. Et l’enjeu est de taille : à l’heure de la métropolisation et de la compétition accrue entre villes, il faut rendre les banlieues françaises attractives, en termes économiques en particulier, inciter les entreprises à s’y installer pour résorber ce chômage qui mine le corps social, toujours deux fois plus important dans les zones urbaines sensibles qu’ailleurs et frappant plus durement encore les jeunes gens. Il s’agit aussi certainement d’y permettre une meilleure intégration des populations dans leur ensemble bien composite, il est vrai.

Sur le fond, l’enjeu de l’image de la banlieue ne renvoie-t-il pas tout simplement à celui du devenir de la politique de la ville, pensée et développée spécifiquement pour les banlieues depuis une trentaine d’années déjà en France? Et ce, à l’heure peut-être de sa réforme ou de son « Jugement Dernier », ajouterons les spécialistes et les éternels optimistes de la question urbaine, au regard du rapport de la Cour des comptes de juillet 2012 qui dresse un bilan plutôt mitigé de la dernière décennie de réformes de la politique de la ville.

La question de l’image des banlieues en France est en miroir celle de la politique de la ville elle-même, elle recèle trois interrogations d’actualité :

Première interrogation : faut-il continuer à mener une politique spécifique aux banlieues dont l’image reste toujours aussi dégradée ?

La politique de la ville touche aujourd’hui près de 8 millions de personnes à travers 751 zones urbaines sensibles (ZUS) et 2500 quartiers, soit environ 10% de la population française. Elle représente ainsi en nombre, la deuxième région de France après l’Ile de France ; ses territoires sont dotés d’une population jeune : 30% a moins de 20 ans, et étrangère : 50 % des habitants des ZUS sont d’origine étrangère, 61 % dans les ZUS de la région parisienne, selon les statistiques 2011 de l’ONZUS (Observatoire national des zones urbaines sensibles). Perçue souvent comme un laboratoire d’idées ou d’actions innovantes, à l’étranger principalement, la politique de la ville pâtit sans doute aujourd’hui de sa conception originelle et de son manque d’évolution qui en affecte à la fois l’image et le devenir.

C’est en effet une sorte de lame de fond qui s’exprime encore timidement chez un certain nombre d’élus, et ce toutes tendances confondues: pourquoi continuer à financer cette politique aux moyens de programmes sociaux et de plans de rénovation urbaine fort coûteux alors que les effets annoncés, à savoir le rattrapage des inégalités et la mixité sociale, ne sont ou ne seraient toujours pas au rendez-vous plus de trente ans après son lancement?

Nombre d’élus locaux, des zones rurales notamment, soulignent leurs grandes difficultés au quotidien et rechignent à considérer les zones urbaines sensibles, reposant au demeurant sur une cartographie obsolète datant de 1996, comme plus prioritaires que d’autres endroits de France, car la crise économique et sociale sévit partout. Si l’urbanisation des moeurs et des mentalités est bien planétaire, celle-ci, selon Thierry Paquot, directeur de la revue Urbanisme, « homogénéise davantage les références que les modes de vie eux-mêmes. Des différences subsistent, témoins des inégalités économiques ou des spécificités culturelles ». On peut s’interroger sur la légitimité de traitements dérogatoires de la politique de la ville dès lors que les inégalités ne sont pas l’apanage des banlieues et que l’image de celles-ci, reflet des politiques menées depuis 30 ans, n’a jamais traduit l’évolution attendue.

D’une certaine façon, la politique de la ville s’est condamnée à son propre « échec » dès l’origine : en se définissant comme moteur de réduction des inégalités entre les quartiers ou entre les villes, elle a fondé son évaluation sur la mesure de la réduction des écarts de développements et de richesses. La disparition des écarts ne pouvait se produire et ne s’est pas produite en effet : car, au-delà de la crise et du chômage qui s’éternisent, il faut savoir que les quartiers en politique de la ville sont des lieux de flux à forte mobilité, où les habitants dont la situation s’est améliorée sont continuellement remplacés par de nouveaux habitants aux trajectoires souvent lointaines et difficiles aussi bien en termes économiques que d’intégration. L’effet de « ghettoïsation » souvent dénoncé mais aussi débattu ne doit pas masquer la mobilité plus importante qu’ailleurs des habitants de ces quartiers.

C’est donc bien l’amélioration réelle de la situation des bénéficiaires de la politique de la ville que l’on devrait évaluer et faire connaître, et pas seulement le rattrapage supposé d’un territoire par rapport à une moyenne nationale. Car l’image de la banlieue, ce sont aussi les trajectoires individuelles de ses habitants, bien plus favorables souvent que celles des quartiers eux-mêmes. L’ONZUS s’y emploie depuis peu. Ses conclusions attendues à moyen terme seront certainement riches d’enseignements pour montrer les banlieues sous un autre jour.

En outre, de façon très prosaïque, que seraient devenus, sans la politique de la ville, ces quartiers et leurs générations d’habitants qui en ont bénéficié ? Si la rénovation urbaine, qui en est le symbole le plus spectaculaire, n’a pas produit tous les effets escomptés en matière de mixité sociale et ethnique, elle aura assurément rendu dignité et considération aux habitants des quartiers rénovés, dans l’attente de leur ultime désenclavement par les transports, condition indispensable à cet impératif ou ce mythe de la mixité.

 

Image de soi à travers celle de son quartier, estime de soi retrouvée par une image valorisée, c’est bien là une des réalités tangibles de la politique de la ville.

Image de soi à travers celle de son quartier, estime de soi retrouvée par une image valorisée, c’est bien là une des réalités tangibles de la politique de la ville. Et cette réalité est essentielle en termes de confiance en soi, d’empowerment ou de renforcement des capacités futures du potentiel de développement des habitants et donc des quartiers eux-mêmes. L’image n’est pas toujours ce que l’on voit, c’est aussi ce que l’on ressent. Image et identité se rejoignent en définitive, au niveau individuel comme au niveau collectif. En cela, la rénovation urbaine doit être poursuivie, de même que la politique de la ville qui en est le moteur et qui devra en garantir une acception plus globale à l’avenir.

 

Quelles bases et avec quelle image pour la politique de la ville ?

Née dans le sillage des premières émeutes urbaines des années 80 en région lyonnaise, la politique de la ville peine à se défaire de cette image de violence originelle. Elle fut pensée et définie comme une politique de rattrapage des écarts de développement, par le biais de plans d’actions ou programmes de financements spécifiques : rattrapage des inégalités sociales, culturelles et économiques entre quartiers ou entre villes ; dénonciation des inégalités ; lutte contre les discriminations au faciès, au logement, à l’embauche, aux études ; vocabulaire à connotation trop souvent négative pour décrire un tableau certes exact, mais très partiel, mettant en avant les handicaps et les difficultés, pour bénéficier de la politique de la ville et de ses financements ; cercle vertueux pour les uns, vicieux ou stigmatisant pour les autres, de la géographie prioritaire, « millefeuille indigeste » de zones prioritaires et de découpages territoriaux à repenser intégralement.

Côté face, tout cela a deux conséquences importantes :

  • D’abord, il en résulte une image souvent négative de la banlieue véhiculée par les médias, relais des messages portés par nombre d’élus et spécialistes de la question urbaine : incendies de poubelles, d’écoles ou de véhicules, barres d’immeubles dynamitées… Ces réalités et clichés entremêlés entretiennent une image violente de la banlieue au quotidien, sans mettre en avant, ou si peu, les potentiels, les espoirs et les réussites. Sans vouloir faire d’angélisme, le Conseil national des villes dénonçait déjà dans son avis du 10 février 2009, un « assassinat médiatique » au quotidien de la banlieue, lourd handicap pour l’attractivité économique et sociale de ces quartiers et donc pour leur développement futur.
  • Ensuite, on perçoit les habitants de la banlieue à travers leurs seuls « déficits » linguistiques, sociaux, culturels, économiques, éducatifs voire religieux… Peu regardés comme des ressources potentielles et des moteurs de leur propre évolution, ils sont de fait assez peu consultés par les autorités étatiques ou locales pour l’élaboration des politiques publiques relatives à leur quotidien. Ils en sont pourtant les premiers bénéficiaires. Cette carence démocratique a pu accentuer une forme de retrait, voire de repli communautaire des habitants des quartiers par rapport à la « chose publique » et aux valeurs républicaines. Au demeurant, ces habitants votent peu et donc intéresseraient peu et moins encore en période de récession économique, faiblement propice à l’esprit d’ouverture et de partage, surtout lorsque les efforts ne sont pas jugés réciproques et équitables. Sauf que les violences urbaines devenues sporadiques sont là pour réveiller la question de la banlieue, et bien souvent quand on ne s’y attend pas.

 

Comment attirer quand on fait peur ?

Côté pile, les deux constats précédents recèlent en eux-mêmes des solutions pour l’avenir et éclairent la nécessité du changement :

  • D’abord parce la priorité absolue est de créer de l’employabilité et de l’emploi, de redynamiser le tissu industriel et l’implantation d’entreprises dans les banlieues. Les jeunes sont un vivier en friches dans les banlieues. A côté de signaux politiques forts, il faut donc montrer ces quartiers sous leur meilleur jour aux investisseurs français et étrangers, en modifier -sans trahison- l’image et le vocabulaire. Comment attirer quand on fait peur ?
  • Ensuite, parce qu’à l’heure d’internet, de Facebook et des réseaux sociaux, les habitants, les jeunes en particulier et les populations étrangères pour partie, ont pris la parole : ils disposent, y compris à l’international, de leurs propres relais de communication et moyens d’expression, voire de revendications, y compris culturelles et communautaires, qui s’invitent dans le débat public. Tout cela témoigne d’une réelle vitalité et d’un potentiel en gestation pour la démocratie de proximité mais aussi et surtout de l’approche mondialisée de l’économie et du caractère multiculturel de notre société dont la banlieue est une illustration ou un symbole. La banlieue serait-elle l’avant-garde de la société française de demain ?

Ainsi, la question de l’image des villes périphériques des grandes métropoles conditionne celle de l’avenir et de la réussite des politiques urbaines. A cet égard, les quelques préconisations suivantes peuvent paraître opportunes :

  • Porter l’image de la banlieue par une communication valorisante relative aux territoires, aux actions et aux habitants ; inscrire la question de l’image de la ville en tant que thématique supplémentaire au sein des outils de la politique de la ville, en particulier la future génération des contrats urbains de cohésion sociale prévue en 2014, aux côtés des thématiques de la santé, de l’éducation, de la sécurité, de l’emploi… ainsi que dans les contrats de développement territoriaux liés au Grand Paris.
  • Reconnaître les habitants dans toute leur diversité, y compris culturelle, comme acteurs et moteurs de leur développement, ce qui conduira à renforcer la démocratie locale, selon des 12 recommandations exprimées par le conseil national des villes dans son avis de janvier 2012.
  • Penser la politique de la ville prioritairement en termes de développement économique intégré, sous forme de projets de territoires, avec un modèle de gouvernance ouvert aux « démarches ascendantes », une nouvelle échelle géographique pertinente à l’heure des intercommunalités et de la métropolisation.

Politique d’avenir ou politique de rattrapage ? Innovations ou simple duplication de plans nationaux ? Tout dépendra de l’impulsion et donc de l’image que l’on souhaite aujourd’hui donner à nos banlieues.

 

La banlieue serait-elle l’avant-garde de la société française de demain ?

Quelle place pour l’image de la banlieue dans la nouvelle politique de la ville?

A cet égard, le projet du Grand Paris, initié en 2007, constitue une première interpellation de la politique de la ville, voire même une chance de renouveau pour les politiques urbaines en France comme à l’étranger, où il suscite la plus grande curiosité. Le Grand Paris invite en effet la politique de la ville à faire le « grand écart » pour passer du quartier à la grande métropole. A la clef de ce projet initial de réseau de transports -revisité en vastes pôles de développement à la fois humain, économique, scientifique, social, culturel et écologique- il y a, on peut le penser, une image forte et attractive, celle du Grand Paris, comme a pu l’être en son temps celle du Stade de France en Seine-Saint-Denis.

Pour dessiner les contours de la nouvelle politique de la ville, une concertation de quatre mois lancée fin 2012 a rendu ses conclusions dans le cadre du CIV du 19 février 2013 autour de trois enjeux : la géographie prioritaire ; la contractualisation ; la gouvernance ; la mobilisation du droit commun et son adaptation aux réalités des quartiers. Mais quid des habitants ? Verdict en juin 2013 avec les préconisations d’une commission spécifique missionnée par le ministre délégué à la ville. Quid de l’image et de la communication des villes et des quartiers? Ne pourrait-on pas en faire un faire un volet spécifique dans futurs contrats de ville au même titre que la santé, la sécurité, l’éducation….. ? En tous cas, nul doute que les habitants, jeunes et moins jeunes, qui sont au coeur de tous ces enjeux, sauront faire entendre leur voix pour esquisser leur quartier comme ils le vivent… ou le rêvent pour demain.