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Libre propos - publication Cercle K2

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Magistrat honoraire, président de l’Institut de la parole, Philippe Bilger a été plus de vingt ans avocat général à la Cour d’Assises de Paris. Auteur de très nombreux ouvrages, il tient le blog «Justice au singulier» et a publié récemment Moi, Emmanuel Macron, je me dis que... (Éditions du Cerf, 2017) et  le Mur des Cons (Albin Michel, 2019).

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Le coronavirus est un fléau dont on ne connaît pas tous les effets et qui va durer. C’est un combat de longue haleine qui nous attend et impose un civisme au quotidien dont le respect du confinement, même dans sa forme extrême, doit être une donnée fondamentale.

Face à cette menace qui suscite angoisse et peur et chaque soir conduit à égrener un terrifiant bilan – morts, malades, dans les hôpitaux ou les Ehpad -, nous découvrons d’abord, ce qui est une banalité, que notre société est fragile et que la mondialisation perçue par le progressisme comme une force s’avère aussi, dans une crise inédite, comme un abandon grave de souveraineté  emportant des pénuries choquantes.  Difficiles à rattraper et à compenser.

Cette période doit nous inciter aussi à un double regard politique sur les responsabilités à établir, à déterminer et à incriminer.

Le premier rétrospectivement nous contraint à appréhender avec une extrême sévérité l’absence de réponse gouvernementale à la fronde et révolte médicales, celles de tout le personnel soignant à quelque niveau que ce soit, qui avant l’arrivée du coronavirus avait alerté sur le manque de moyens et la pauvreté en matériel de l’univers hospitalier. Il aurait fallu les entendre parce qu’ils avaient raison et que le pouvoir paie le prix de son indifférence coupable aujourd’hui. Et la France avec lui.

Le second exige qu’en pleine bataille nous ne cherchions pas à démobiliser ceux qui combattent, président, Premier ministre, ministres, députés, sénateurs et hauts fonctionnaires en leur intentant des procès pour leur éventuelle incurie d’avant alors que ces derniers devront être menés, et les comptes faits, seulement l’épidémie éradiquée.

Par ailleurs un peu de modestie siérait aux Français qui n’ont que trop tendance à s’estimer plus compétents que tous les médecins réunis et à traiter avec la condescendance confortable de l’ignorance les experts et les sachants au prétexte parfois qu’ils se contredisent comme si ce n’était pas inévitable face à un virus si peu connu et appelant des réactions d’urgence.

Il faut absolument faire confiance aux autorités dont la bonne foi en l’occurrence est évidente – il ne s’agit plus de politique mais d’humanité, de santé et d’intégrité à sauvegarder -, ce qui n’est pas facile pour notre tempérament national plus prompt à suspecter les détails qui ne vont pas que l’essentiel satisfaisant.

Un jour – les délais ne peuvent pas être fixés avec précision, ce que les professionnels s’acharnent à répéter mais l’espoir a forcément des impatiences -, le coronavirus sera vaincu et cette horreur éradiquée. Les recueillements tristes et paisibles pourront alors s’approfondir et les larmes couler sans l’amertume de la séparation et de la distance insupportables d’aujourd’hui.

Je suis persuadé – et je crois sur ce plan le président de la République – que le pouvoir, notre société, notre mode de vie, même notre civilisation ne sortiront pas les mêmes de ce bouleversement sanitaire. Il y a quelque chose qui s’est rompu, des illusions ont été perdues, une sorte d’optimisme chevillé au monde, quels que soient ses catastrophes climatiques ou autres, a pris l’eau, une croyance irrésistible dans le progrès a sombré mais pourtant !

Je songe à la fin célèbre de la pièce Electre par Jean Giraudoux. En substance, l’un des personnages, une femme, décrit un désastre absolu, avec des morts, des dévastations et du désespoir, avec cependant « un coin du jour qui se lève » et questionne : « Comment cela s’appelle-t-il ? » Et la réponse est : « cela porte un très beau nom. Cela s’appelle l’aurore ».

Puisse l’aurore inonder notre terre réconciliée après la mort du coronavirus !

Philippe Bilger