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L’expérience de la médiation en France : la médiation, une dynamique pour les politiques urbaines

img/posts/99.jpg - publication Cercle K2

Article initialement paru dans Les cahiers de l’Orient – numéro spécial médiation mars 2014

La place reconnue - ou pas - à la médiation par les politiques urbaines et plus généralement les politiques publiques, interroge le modèle de société existant et à venir. En France, il existe beaucoup de médiateurs : le médiateur de la République, aujourd’hui intégré dans le Défenseur des droits, le médiateur judiciaire, le médiateur de l’éducation nationale, le médiateur de la banque…chaque secteur professionnel a son médiateur. De quoi parle-t-on exactement? De quelle médiation avons-nous besoin ? En un mot, la médiation, laquelle et pour quoi faire ? 

 

Bien identifier et définir la médiation

Il y a la médiation institutionnelle que nous connaissons bien car elle est identifiée dans ou par des institutions. Elle régit les relations entre les administrations et les administrés, gère les réclamations et résout les litiges. Elle est construite sur un modèle « descendant », conçu du point de vue de l’Etat vers le citoyen, le Médiateur de la République en est une illustration.

Pour importante qu’elle soit, elle ne correspond plus tout à fait aux attentes de la société. L’enjeu est aujourd’hui de pacifier les relations entre les habitants eux-mêmes et de trouver les moyens du « vivre ensemble » au sein des villes et des quartiers. Et c’est là le véritable objet de la médiation, concept défini en 2004 par le professeur Michèle Guillaume-Hofnung et aujourd’hui adopté par le Parlement de Strasbourg : la médiation est « un processus volontaire d’établissement ou de rétablissement du lien social, de prévention ou de règlement des différents. Ce processus s’effectue au travers d’une communication éthique durant laquelle les personnes s’efforcent de renouer le dialogue pour trouver une solution à leur situation. Au cours de ce processus, un médiateur, tiers indépendant, les accompagne de façon impartiale, et sans influencer les résultats tout en garantissant le respect des intérêts de chacun des participants et la confidentialité des échanges ».

 La médiation véritable n’est pas « descendante » mais « ascendante », elle émane des citoyens eux-mêmes, de leur volonté et reste sous leur contrôle. Cette définition la différencie de toutes les imitations plus ou moins dévoyées, développées par différents secteurs professionnels, qui en ont fait perdre à la fois le sens, l’efficacité et souvent l’intérêt. La médiation judiciaire pensée avant tout comme un moyen de désengorgement des tribunaux et bientôt obligatoire, en est un exemple. De fait, ces médiations, qui n’en sont pas - le juge et le procureur en assurant le contrôle - ne sont pas parvenues à enrayer la multiplication des différents, bien au contraire, en faisant échapper le règlement du litige à leurs bénéficiaires. Et surtout, elles présentent la médiation comme un simple outil alors que celle-ci est un concept qui fonde la relation à autrui et ainsi les relations sociales. Pour les politiques urbaines en particulier, elle est un socle et une des clefs d’accès à un monde pacifié donc propice au développement, que ce soit à l’échelle du quartier, de la ville ou du pays.

 Depuis longtemps d’ailleurs, la politique de la ville a eu l’intuition de la médiation. Née en France il y a une trentaine d’années, après les premières émeutes urbaines de la région lyonnaise, elle a pour objet de réduire les écarts de développement entre les quartiers et entre les villes et promouvoir une plus grande cohésion sociale et urbaine sur le territoire national. Des métiers ont été créés spécifiquement pour les quartiers en difficultés- femmes-relais, adultes-relais, correspondants de nuit, médiateurs sociaux - mais la médiation n’a pas pris son véritable envol.

François Lamy, ministre délégué à la ville, vient à juste titre de la réinscrire à l’ordre du jour de l’importante réforme qu’il a engagée de la politique de la ville, qui redessine sa gouvernance à la fois locale et nationale, concentre ses moyens d’action et responsabilise l’ensemble des autres ministères sur le devenir des quartiers en difficultés. Cette réinscription va de pair avec celle de la « participation des habitants », autre axe fondateur de cette politique.

Le renouveau de la médiation est en effet essentiel si l’on veut identifier les moyens véritables d’une paix sociale pérenne car le besoin de dialogue pour construire la société est plus important de jour en jour. Il est aussi le signe d’une confiance renouvelée dans la capacité des habitants des quartiers en difficultés à solutionner par eux-mêmes leurs problèmes et trouver les moyens d’un « vivre ensemble » harmonieux.

Le sujet n’est pas propre à la France car l’inscription de la médiation dans les politiques urbaines concerne pareillement les pays d’Afrique et du Maghreb, traversés par l’appel à l’ouverture et à la démocratie, parfois source de tensions qu’il faut ou prévenir ou guérir. Les enjeux et les contextes sont bien différents des deux côtés de la Méditerranée, la nécessité du dialogue est cependant semblable, cette fois-ci à l’intérieur même des Etats, entre les habitants et entre les communautés qui sont amenés à composer une communauté nationale, à défaut de partager une identité nationale.

S’il faut se féliciter du renouveau de la médiation en France sous l’impulsion du ministre délégué à la ville, il paraît nécessaire de comprendre et vaincre les réticences qui l’ont freinée pour favoriser aujourd’hui sa pleine inscription dans la politique de la ville et plus largement, dans la société.

 

Comprendre et vaincre les réticences:

-       en soulevant la question multiculturelle, la médiation interpelle…. et indispose

La médiation permet le dialogue entre les hommes mais aussi entre les communautés et les cultures, ce qui est bien mais en France, le sujet des communautés dérange. La question est moins sensible ailleurs. Le Canada pratique les « accommodements raisonnables », les pays africains vivent à travers les ethnies, et globalement le renouveau des communautés est mesurable à travers le monde. Si le territoire français est protéiforme depuis longtemps, sa population l’est devenue plus encore. En même temps, la France se veut être une République une et indivisible car elle est aussi une grande histoire, une idée issue de croisements philosophiques, un nœud de croyances et de valeurs qui lui font ignorer les origines des citoyens pour les faire siens, dès lors qu’ils adhèrent à la communauté nationale.

Toutefois, les mouvements de populations nouveaux et lointains induits par la mondialisation ont renouvelé l’enjeu des différences qui existent au demeurant depuis des lustres et qui n’ont finalement pas cessé d’exister en France. Les provinces d’avant la Révolution française étaient autant de « pays » distincts avec leurs langues et leurs coutumes. A cet égard, les quartiers de la politique de la ville, concentrant les populations immigrées, sont bien inscrits dans la mondialisation et devraient être regardés comme des territoires nouveaux, appelant une politique pragmatique qui ose lever les tabous, dans et pour le respect du cadre républicain. La question multiculturelle en est encore un aujourd’hui, elle se heurte au « politiquement correct » ambiant.

 Sur le fond, ce n’est pas tant la médiation qui indispose que la question culturelle, et l’on ne songe bien souvent à la médiation que lorsque quelque chose dérange. Au lieu de fonder une relation, elle répare une mésentente. Le processus est inversé ! La médiation est avant tout un concept de relation à autrui à la base de la vie sociale. Ce n’est ni une marque d’angélisme ni une bonne action mais un processus vertueux. Si le rapport à autrui est le propre de l’homme, le verbe n’est pas forcément aisé et la parole n’est pas toujours sincère. La tradition orale et le recours naturel à la médiation restent d’ailleurs dans bon nombre de pays, en particulier d’Afrique, l’essence même de la vie en collectivité. Les habitants eux-mêmes réclament le dialogue : les émeutes urbaines de 2005 nous enseignent que si les habitants des banlieues défavorisées demandent en priorité du travail et un toit, ils ont besoin aussi de lieux neutres de dialogue pour exprimer aux pouvoirs publics, leurs besoins comme leurs recommandations tirées de leur expertise d’usage, en matière de sécurité, d’emploi, d’éducation, de logement, de santé….bref, de tout ce qui fait la vie au quotidien. Lassés de défrayer régulièrement la chronique des faits divers, ils aspirent à une autre image de leurs quartiers et à être reconnus comme acteurs de leur développement, de façon constructive et partenariale avec les pouvoirs publics.

-       en prenant source dans la société civile, la médiation est un acte de confiance… et non de défiance !

La politique de la ville s’est éloignée au fil du temps de la médiation comme elle s’est éloignée de la démocratie de proximité ou de la « participation des habitants » aux politiques publiques. Ce n’est sans doute pas un hasard car toutes deux ne sont-elles pas nées de la société civile, donc un peu « hors contrôle », traduisant chacune la liberté de pensée et d’expression ? Si l’Etat et les élus locaux ont salué ces deux émergences démocratiques, ils ont pris quelque distance ensuite; l’Etat reste fidèle à sa tradition jacobine, les élus arguent, à juste titre mais un peu « jalousement » ou par prudence maintenant, de leur légitimité tirée du suffrage universel et du système représentatif…. quand bien même leur assise électorale dans les banlieues en difficultés apparaît bien fragile dans certains cas. Prudence par rapport à quoi ? Par rapport à une société civile multiculturelle qui revendique, internet et les nouvelles technologies aidant, sa place dans la gouvernance des politiques publiques. Cette revendication témoigne certes de la vivacité du débat démocratique et contredit le discours du repli communautaire mais elle inspire la méfiance. Comment garantir la sincérité des discours ? De quelle société parlons-nous à travers le souhait d’une construction partenariale de celle-ci?

La vigilance est de mise. La médiation, en apportant l’éthique au dialogue, peut éviter l’impression du « marché de dupes ». « L’enfer est pavé de bonnes intentions » dit-on…Elle procure le moyen pacifique de l’inscription de la société civile dans l’élaboration des politiques…...La médiation est une garantie de confiance, il ne faut pas s’en méfier.

 Finalement, la médiation interpelle l’exercice de la démocratie et du pouvoir, lié au regard porté sur les habitants en termes de capacité d’action. Plus le regard est négatif, moins la médiation apparaît pertinente.

 La médiation interroge les modèles des politiques urbaines, elle révèle la politique de la ville comme un acte de diplomatie moderne pour le respect des valeurs républicaines

 En remettant en cause la grille de lecture uniquement sociale ou économique des banlieues défavorisées, la médiation invite à questionner la culture. Un risque pour certains, une nécessité pour d’autres. « Il faut dire ce que l’on voit et, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » a écrit Charles Péguy. En tous cas, elle interroge les politiques urbaines dont la caractéristique est bien d’être en perpétuel renouvellement, à l’image des villes elles-mêmes, « le seul être vivant qui rajeunit en vieillissant » selon Jacques Attali…

La reconnaissance du fait culturel dans le respect des lois de la République conditionne sans doute celle de la médiation et par ricochet, la démocratie locale, les trois paradigmes sont liés. La question culturelle est de fait une réalité pour les quartiers en politique de la ville dont on connaît les caractéristiques mesurées tous les ans par l’ONZUS (Observatoire national des zones urbaines sensibles) : une population mobile avec plus d’un habitant sur trois qui ne réside pas dans le même logement 5 ans auparavant, pauvre car 36,1% de la population vit au dessous du seuil de pauvreté, jeune puisque 32% de la population a moins de 20 ans, qui connaît un taux de chômage élevé de 22,7% avec moins d’une femme sur deux dotée d’un emploi, une famille sur quatre est monoparentale, un résident de 18-50 ans sur deux est immigré ou descendant d’immigré (plus de 60% en Ile de France), essentiellement en provenance des pays du Maghreb et d’Afrique.

Forte des huit millions de personnes qu’elle prend en charge, la politique de la ville en France se définit comme une politique de solidarité nationale et de rattrapage des inégalités, ce qui est vrai mais pas seulement. La politique de la ville est un acte de diplomatie moderne, mais elle l’ignore. Elle exerce la diplomatie entre les hommes dans villes et les quartiers, dans des conditions difficiles, pour l’inscription de tous dans la société et ses valeurs fondamentales. Les habitants en sont ses émissaires et la médiation en est son fondement. Il faut la systématiser comme mode de bonne gouvernance, sans la dénaturer.

 Les politiques d’éducation et d’intégration au sens large menées en France ont globalement réussi à faire en sorte que sa jeunesse actuelle parle la même langue, quelques soient les origines et sans même les révéler. La médiation pourrait être le prolongement de cette belle réussite. En tant que processus de communication éthique en faveur du dialogue, elle favorise un nouveau modèle de gouvernance des politiques urbaines pour le développement harmonieux des villes et des sociétés, en constante (r)évolution. D’où l’importance de la bonne définition de la médiation et de la qualité de la formation des médiateurs qui en portent le message.

Plus qu’une nécessité, la médiation est aujourd’hui une urgence.