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Pensée convergente et complotisme versus pensée divergente ?

Pensée convergente et complotisme versus pensée divergente ? - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Hervé Carresse est Expert en prévention maîtrise des risques, continuité d’activité, gestion de crise & stratégie et Directeur associé au sein du Cabinet Nitidis.

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Pensée convergente et complotisme versus pensée divergente ?

Courant novembre 2020, alors que notre pays affrontait une résurgence de l’épidémie de la Covid et que, depuis le mois de mars, une virulente controverse sur les stratégies sanitaires et de gestion de crise agitait les cercles scientifiques, politiques et médiatiques paraissait le documentaire polémique "HOLD-UP", rapidement étiqueté comme complotiste. 

Or, après avoir fait l’effort de visionner ce documentaire de près de deux heures quarante, j’ai pu constater l’existence de deux parties dans cette vidéo : une très factuelle et l’autre plus spéculative, voire extravagante, qui pouvait donner des arguments à ceux que la première partie pourrait déranger.

L’anathème du complotisme, défaite de la pensée rhétorique et dialectique, a été systématiquement brandi par ceux qui ont critiqué ce document en manquant souvent d’un sang-froid qui pourrait rétrospectivement poser question. Le fait que le document ait été rapidement effacé des plateformes comme Facebook et Vimeo pourrait également conduire à de nombreuses spéculations.

Au-delà du caractère très discutable dans la forme et sur la thèse défendue par "HOLD-UP" (complot mondial), il paraît judicieux de s’interroger sur la résurgence d’une guerre de l’information dont les lecteurs de Noam Chomsky identifieront aisément les signes.

Comme Marguerite Yourcenar, "préférons l’exactitude à la vérité", soit les faits bruts plutôt que leur interprétation plus ou moins rationnelle.

Au-delà des opinions et des sophismes répétés jusqu’à l’insupportable via les multiples vecteurs à disposition, en particulier les chaînes d’information en continu et les omniprésents réseaux sociaux, tentons d’y voir plus clair. Interrogeons-nous sur le sens et la réalité de concepts tels que le complotisme, la liberté d’expression, la propagande. Questionnons-nous sur les conséquences communicationnelles de la crise sanitaire et sur la perte de confiance qui nourrit nombre des positions, plus ou moins légitimes et recevables, véhiculées par les médias professionnels et sociaux.

 

Du complot au complotisme

Tout d’abord, convenons que les complots d’envergure existent. Ils sont souvent le fait de services secrets, le coup d'État chilien du 11 septembre 1973 impliquant la CIA par exemple, ou d’officines privées puissantes capables de manipuler des informations en vue d’influencer l’opinion publique pour recueillir son soutien dans différents types d’actions d’ordres politiques, économiques, belliqueux. Il en va ainsi des guerres qui, pour la plupart, débutent par une guerre de l’information visant à discréditer l’adversaire et légitimer l’action projetée. L’invasion de l’Irak justifiée par les pseudos programmes d’armes de destruction massives de Saddam Hussein en est le dernier exemple  flagrant.

Cependant, le complotisme, qui peut également être un outil de la guerre de l’information à laquelle se livrent parfois les États ou de grandes organisations privées, est d’une tout autre nature.

De tout temps, les complotistes se sont toujours engagés pour dénoncer une manipulation de masse par un groupe secret et réduit d’individus appartenant à une élite.

Dès le Moyen-Âge, une rumeur de complot fomenté par les Juifs dans le but de propager la lèpre, puis la peste noire, se propage en France.

Historiquement, la première œuvre que l’on peut qualifier de "conspirationniste" ou "complotiste", selon le vocable moderne, est celle de l’abbé Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, parue en 1798 et qui porte sur la Révolution Française. La théorie développée dans cet ouvrage est celle de la préparation, le déclenchement et la conduite de la Révolution par des groupes d’influence occultes, comme la Franc-maçonnerie dans le cadre d’une sorte de conspiration "des Lumières", voire d’un premier complot judéo-maçonnique.

Au siècle suivant, les sociétés secrètes sont accusées par certains d’être au cœur des événements marquants. Le complot juif pour la domination universelle est également agité par des progressistes, voire des révolutionnaires comme Bakounine, par des réactionnaires avec "les Protocoles des Sages de Sion", faux document emblématique de l'antisémitisme d’ailleurs cité par Adolf Hitler dans Mein Kampf.

Au XXème siècle, la peur du communisme, l’assassinat de Kennedy, les attentats du 11 septembre 2001 ont donné lieu à de nombreuses interprétations, comme le Mc Carthysme pathologiquement anticommuniste, et des ouvrages, comme ceux de Thierry Meyssan, L’effroyable imposture, et d'Éric Raynaud, 11 septembre : les vérités cachées, sur les attaques terroristes qui ont frappé les États-Unis. En France, les morts supposées suspectes de personnalités (Robert Boulin, Daniel Balavoine, John Lennon, Coluche, Jean-Edern Hallier, Pierre Bérégovoy, Lady Diana, etc.) ont déclenché des supputations et rumeurs comparables.

Dans les années 2000, le conspirationnisme et le complotisme sont définis comme "quelqu’un qui se persuade et veut persuader autrui que les détenteurs du pouvoir (politique ou autre) pratiquent la conspiration du silence pour cacher des vérités ou contrôler les consciences".

Depuis la fin du deuxième conflit mondial, de nombreux chercheurs s’intéressent au phénomène. Ainsi Pierre-André Taguieff identifie quatre grands principes des croyances conspirationnistes : 

  • Rien n'arrive par accident,
  • Tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées,
  • Rien n'est tel qu'il paraît être,
  • Tout est lié, mais de façon occulte.

Sur un plan factuel, les messages complotistes peuvent faire référence à des faits bruts indiscutables. C’est leur connexion injustifiée à d’autres faits (attention à ne pas confondre concomitance temporelle et causalité) et, surtout, leur interprétation souvent délirante qui les caractérisent. Dans leurs aspects extravagants, les messages complotistes sont mystiques et pseudoscientifiques. Ils font référence à l'implantation de puces électroniques, au lavage de cerveau, à l'utilisation de messages subliminaux des rituels sataniques (abus sexuel, messe noire).

Le mode de propagation des théories est identique à celle de la rumeur. L’information diffusée est transformée, puis simplifiée. Sa diffusion devient virale.

De nos jours, les discours complotistes ont trouvé un nouveau moyen de diffusion efficace avec les réseaux sociaux. Sans vérification préalable, les messages sont diffusés à des dizaines de millions de lecteurs en quelques minutes.

Leur viralité fait qu’ils deviennent un vecteur d’influence et de déstabilisation, d’autant plus puissant que les discours officiels sont eux aussi peu lisibles, changeants, incohérents, peu démonstratifs (lien de causalité non établi),  voire délibérément tronqués.

Surtout, les croyances aux théories du complot proliférèrent considérablement à la suite d’événements sociétaux angoissants amenant des sentiments de peur et d'incertitude chez les individus. 

 

Propagande et démocratie

En 1988, paraît l’ouvrage de référence d’Edward S. Hernan et Noam Chomsky sur la propagande médiatique en démocratie et la fabrication du consentement au sein de la population.

Pour les auteurs, la fonction des médias professionnels, dans certaines circonstances à forts enjeux, est de manipuler l’opinion publique afin de servir des intérêts politiques et économiques. Cette thèse s’appuie sur le financement des médias par des groupes d’intérêts et sur la discrimination des informations au seul bénéfice des contributeurs et de ceux qu’ils soutiennent.

La propagande en démocratie s’établit autour de cinq critères :

  • la dimension économique du média,
  • le poids de la publicité,
  • le poids des sources officielles,
  • les pressions de diverses organisations ou individus sur les lignes éditoriales,
  • le filtre idéologique de la société (par exemple, l'anticommunisme).

À titre d’exemple, le second conflit irakien a mis en lumière l’action des spin doctors, ces conseillers en communication chargés de façonner l’opinion publique, avec notamment le concours des médias, au service de la thèse fallacieuse de l’arsenal d’armes de destruction massive de Saddam Hussein. Pour cela, ils utilisent notamment la technique dite du storytelling, une sémantique adaptée et surtout le recours à l’émotion pour convaincre le public.

Plus récemment, la préparation de l’opinion aux restrictions décidées pour tenter de juguler la pandémie est savamment orchestrée par des campagnes de communication dans lesquelles les médias "mainstream", en particulier les chaînes d’information en continu, sont très impliqués. L’effet de répétition des éléments de langage, l’ancrage d’un sentiment d’angoisse, l’atténuation et la non-divulgation des informations avérées allant à l’encontre des positions prises en font partie intégrante.

On attribue à Joseph Goebbels la phrase "un mensonge répété mille fois se transforme en vérité". Il n’a pas été prouvé que cette citation lui appartient. Néanmoins, elle résume parfaitement l’action de ce ministre de la propagande pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Aujourd’hui, la communication d’influence utilise, en sus des médias classiques et des relations publiques, les formidables opportunités offertes par les réseaux sociaux.

Le pouvoir d'influencer en passant par des voies culturelles ou économiques (soft power) développées par Joseph Nye a ainsi transformé la communication des gouvernants des États-Unis. Ces dirigeants sont passés du soft power au smart power, dans lequel on crée chez l’autre la conviction que la solution proposée est la meilleure et la seule envisageable. Dans tous les cas, la volonté d’influencer reste prépondérante.

Cette approche, issue du concept militaire anglo-saxon des Opérations psychologiques (Psy-Ops), a fait ses preuves dans la guerre des Balkans et démontré son efficacité au Moyen-Orient, en Asie centrale. Les milieux de pouvoir ont compris tout ce que l’on pouvait en tirer pour faire pencher la balance du bon côté dans leur relation avec le public, la concurrence, l’opposition et leur environnement.

L’angoisse liée à la crise sanitaire entretenue par les chaînes d’information en continu été instrumentalisée par la plupart des gouvernements pour aider à l’acceptation des restrictions sociétales. Cette soumission du corps social atteste de l’efficacité de ces stratégies pour retourner des opinions initialement majoritairement opposées à la limitation des libertés publiques.

 

Pensée convergente et complotisme versus pensée divergente

La pensée convergente utilise, sans créativité particulière, les connaissances et les capacités de raisonnement humaines pour aboutir à des solutions, des avis, validés par les courants de pensée, les idées en vogue.

À l’opposée, la pensée divergente produit des idées créatives à partir d’un éventail large de possibilités et options. La pensée divergente est la marque de l’anticonformisme, de la curiosité, de la persévérance et d’une certaine prise de risques.

Comme Marguerite Yourcenar, "préférons l’exactitude à la vérité", soit les faits bruts plutôt que leur interprétation plus ou moins rationnelle.

Ce retour au simple constat factuel, propre à nourrir le doute et favoriser le retour à une pensée divergente libératrice et rationnelle, est devenu une exigence vitale pour nos sociétés en proie à une véritable guerre de l’information où s’affrontent propagande de "système" via les médias professionnels, informations délirantes sur les réseaux sociaux, mais aussi, soulignons-le, de nombreuses réflexions pertinentes d’influenceurs, blogueurs, youtubeurs allant au-delà de la propagande et du complotisme.

Loin du conformisme, de la pression des actionnaires et de l’information quotidienne vécue par les médias professionnels, de nombreux influenceurs, blogueurs et youtubeurs partagent sur internet des analyses, des réflexions "sourcées" amenant leur public à s’interroger légitimement sur la fabrique du consentement ambiante tout comme sur les délires de certains de leurs homologues complotistes.

Ces défricheurs et diffuseurs d’une information et réflexion alternatives réalisent souvent un travail journalistique dont la qualité pourrait inspirer nombre de professionnels de l’information ayant oublié l’essence même de leur métier.

Loin de tout complotisme, ils cultivent une pensée critique argumentée aux informations vérifiables. Leur avènement et leur aura montante signent sans doute une nouvelle ère pour l’information et pour la liberté d’expression au sein d’un "village mondial" numérisé où tout peut être analysé, démenti, critiqué et, surtout, su avec la rapidité et la globalité permises par l’Internet.

Hervé Carresse

Publié le 2 avril 2021