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Nourrir la mémoire des héros de la gendarmerie, un outil du vivre ensemble pour s’ancrer au plus près des Français

Nourrir la mémoire des héros de la gendarmerie, un outil du vivre ensemble pour s’ancrer au plus près des Français  - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Jean-François Nativité est l'adjoint du délégué au patrimoine culturel de la Gendarmerie.

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Au moins, depuis la Révolution française et jusqu’au mouvement américain "Black Lives Matter" relancé avec la mort de George Floyd (2020), les sociétés contemporaines n’ont eu cesse de confronter les monuments, bâtiments et espaces publics, ainsi que leur nommage, à des relectures critiques et des mobilisations militantes[1]. Comme l’a rappelé l’historienne Élisabeth Roudinesco depuis la destruction des églises, des croix et des reliques en 1793 jusqu’à la guerre civile espagnole, en passant par le soulèvement d’octobre 1917 ou par la Commune de Paris, il s’agit à chaque fois d’abolir les signes de la tyrannie. Les insurgés succèdent aux insurgés et, à chaque étape, les symboles du régime honni sont détruits tandis que sont éliminés ceux qui en avaient été les promoteurs. C’est au nom de la pratique de la dénonciation du racisme et de l’effacement que des collectifs dits "racisés" s’attaquent désormais aux statues, aux bâtiments du temps passé et aux célébrités[2]. La large médiatisation de ces fureurs iconoclastes et des enjeux de mémoire associés ont brusquement replacé sous les feux de la rampe le monde militaire et son cortège de héros. 

Or, le fait culturel militaire en France reste très largement ignoré du grand public. S’il trame la vie du corps militaire et en partie du paysage national, territorial, social et culturel, on ne sait rien ou presque en revanche, des rapports du militaire à l’espace et au temps, au politique et au sacré[3]. De cette contradiction originelle nait le malentendu mémoriel postérieur. En effet, comment intégrer de manière satisfaisante la mémoire d’un univers qui par ailleurs vous échappe ? Dans le paysage militaire national, la gendarmerie nationale fait figure d’exception : grâce à ses brigades et par la commémoration de ses héros, elle s’est ancrée dans les territoires et dans la mémoire collective. Comment ? La politique mémorielle de l’institution est passée d’une logique communautaire, construite à l’attention des seuls gendarmes, à une logique de co-construction mémorielle du héros gendarmique, associant autorités locales et regard de la société civile. Aujourd’hui, la gendarmerie développe une nouvelle notion commémorative, celle de "héros du quotidien". 

La brigade territoriale de gendarmerie participe de l’environnement et de l’imaginaire des Français depuis plus de trois siècles. Elle ne doit cependant pas ce statut et son ancrage territorial à une architecture pittoresque, bien au contraire. Sauf cas exceptionnels, elle reste un bâtiment ordinaire qui ne se distingue en rien des autres bâtiments publics, seule l’inscription "gendarmerie nationale" l’identifie aux yeux de la population. Sa singularité vient d’ailleurs. Elle est, en effet, le fruit d’un choix politique et d’un long processus historique. À l’échelle nationale, des recherches récentes ont mis en évidence l’existence de 423 brigades "tricentenaires", domiciliées dans la même commune depuis l’Édit de 1720 sédentarisant les unités. Après une première expérience tentée en Ile-de-France à l’initiative de Colbert, c’est sous la Régence de Philippe d’Orléans que le Secrétaire d’État Claude Leblanc réforme l’ancienne maréchaussée pour lui donner la forme – jamais remise en cause depuis lors – que nous connaissons aujourd’hui. Il convient de souligner que la brigade a longtemps constitué le premier échelon de service public de l’État,  le seul contact visible de sa présence sur tout le territoire[4]. Elle est aussi par extension, un lieu de mémoire, c’est-à-dire un lieu de fixation et de transmission de la mémoire collective. La caserne est devenue, au fil du temps, un lieu constitutif de l’identité gendarmique, un cadre de référence et de repères communs balisant ce que Pierre Nora appelle une "géographie mentale". 

En effet, depuis le début le début du XIXème siècle, et de manière moins fragmentaire depuis le début de la IIIème République, la gendarmerie a pris l’habitude de baptiser ses casernes et quartiers de cavalerie, les transformant peu à peu en lieux de mémoire. Par l’apposition de plaques au nom d’illustres anciens, elle souhaite offrir aux gendarmes des modèles qui rassemblent les qualités essentielles de l’institution, afin que chacun s’inspire des nobles vertus de l’héroïque ainé. En rappelant le sens du sacrifice, inhérent à la condition militaire, elle délivre aussi aux mondes civils et militaire un message : le gendarme remplit sa mission sans esprit de retenue, il est prêt à risquer sa vie pour la Nation. Si dans un premier temps, qui s’étend sur la première moitié du siècle, les gendarmes héroïques ne sont pas encore des héros de la gendarmerie (à l’exception de certains événements liés au contexte politique ou social) en revanche durant la seconde moitié et surtout au début de la IIIe République, l’institution se préoccupe de structurer la nouvelle gloire du corps en intégrant localement les prouesses et les victimes individuelles dans la gestion des honneurs. Cette stratégie trouve surtout un écho important dans le monde colonial. La politique d’hommage est alors souvent initiée par les pouvoirs publics civils et les collectivités désireux de témoigner de leur estime à l’égard de l’institution et des militaires morts en service, et de se dissocier des auteurs de l’acte. La hiérarchie de la gendarmerie se contente d’avaliser la démarche et d’honorer les victimes du devoir au sein des brigades territoriales[5]. À compter de 1886 et du ministère Boulanger, les choses s’accélèrent avec le lancement officiel à l’échelle institutionnelle de la politique d’appellation des casernes. On observe alors ce qu’Arnaud-Dominique Houte nomme une "généralisation de l’éthique héroïque". Les officiers de la gendarmerie sont invités à composer des "historiques" afin de recenser les actions d’éclat ainsi que leurs auteurs, dans le but de raviver une flamme héroïque et de constituer un panthéon institutionnel spécifique[6]

Au début du XXème siècle, ce sont désormais le commandement et les associations corporatistes qui prennent le relais. Si les municipalités marquent encore parfois leur attachement à la contribution du gendarme à la paix sociale, il est important avant tout de l’identifier individuellement et de singulariser son acte. Dès les années 1930, les hommages civils à l’institution en tant que telle se font plus rares. En revanche, le rôle de la hiérarchie militaire devient essentiel dans la transformation des casernes en lieux de mémoires. En témoigne la célébration officielle du Capitaine Paul Fontan : héros du temps de paix, par sa participation décisive à l’interpellation du fameux criminel Bonnot, il est aussi un héros de guerre, tué au front en décembre 1914, alors qu’il menait ses hommes à l’assaut. Cette double mémoire héroïque en fait un exemple toujours vivant aujourd’hui. 

Après la Seconde Guerre mondiale, les hommages collectifs rendus au sein des états-majors prennent de l’ampleur, tandis que les stèles, plaques et autres inscriptions mémorielles se multiplient sur les places d’armes et les murs des casernes. Les dispositifs ainsi créés offrent l’opportunité de rendre des hommages publics et confèrent du sens à l’engagement des militaires de l’institution. Les héros de la Résistance, tels que le Général Maurice Guillaudot, compagnon de la Libération, le Lieutenant-colonel Jean Vérines et le Chef d’escadron Georges Martin, tous deux fusillés par l’occupant, ou encore l’Adjudant-chef Marcellin Cazals, Juste parmi les Nations, rejoignent le Panthéon de la gendarmerie. Pour autant, la naissance de ces lieux de mémoire n’a pas été linéaire. On observe un décalage chronologique important entre l’événement et l’apparition du lieu le consacrant. Si, dès 1946, plusieurs casernes prennent le nom de gendarmes morts pour la France entre 1940 et 1944, ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970, puis de manière plus soutenue lors des quarantième et cinquantième anniversaires de la Libération, qu’ont lieu la plupart des baptêmes en hommage aux héros des années sombres. Ce temps a permis de garantir la pertinence des choix réalisés et d’éviter ainsi toute éventuelle polémique dans un contexte de sensibilité mémorielle croissante[7]

Grâce à cette "valorisation" différée, la politique de la gendarmerie en matière de baptêmes de casernes est passée, entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1990, d’une logique de mémoire communautaire construite à l’attention des gendarmes et à l’exclusion ou dans l’anonymat du regard civil à une logique de co-construction mémorielle du héros gendarmique, bâtie et légitimée par un nouveau triptyque : la famille (du parrain), l’institution et le territoire. Le sujet est suffisamment important pour qu’un texte codifie et règlemente la création de ces lieux. Le choix du profil du parrain s’opère en deux temps : la demande émanant le plus souvent des unités de gendarmerie départementale ou de gendarmerie mobile est transmise à la Délégation du patrimoine de la gendarmerie dans le but d’examiner l’honorabilité et l’exemplarité du profil proposé. À cet égard, la circulaire relative à l’appellation des casernes précise que le "nom proposé doit être celui d’une personnalité ou d’un militaire dont le comportement a été glorieux et sans équivoque, mort au champ d’honneur ou en service, ou ayant accompli des actions d’éclat au cour de sa carrière". Après une première vérification interne, la famille du futur parrain ainsi que le préfet du département concerné sont sollicités en vue d’obtenir leur accord de principe. Dans le cas des casernes non domaniales, l’autorisation du bailleur est également demandée. Lorsque tous les partis se sont entendus, c’est le directeur général de la gendarmerie nationale en personne qui est saisi afin d’accorder son agrément. Si la décision est positive, un arrêté préfectoral met en application la décision en vue d’entériner le baptême républicain de la caserne et organiser la cérémonie d’hommage public. L’objectif de la procédure vise à rechercher un syncrétisme mémoriel à la fois institutionnel, individuel et territorial afin d’intégrer durablement la figure exemplaire dans son environnement commémoratif. 

Au fil des années, le rite du baptême de caserne est devenu un véritable levier de coopération, voire de coproduction patrimoniale à l’échelle des territoires (comme l’on parle de coproduction de sécurité entre les forces de l’ordre et les acteurs locaux). Il favorise l’ancrage de la gendarmerie dans son espace de vie et d’emploi, ainsi que la diffusion et la fertilisation dans la société des valeurs civiques et héroïques, par ruissellement. Les territoires devenant à la fois des réceptacles et des dépositaires mémoriels du héros de la gendarmerie. Parfois, dans certains cas de figures, ce sont les édiles eux-mêmes qui effectuent les démarches liminaires. Outre le simple témoignage d’estime, c’est aussi un effet d’association symbolique qui peut être recherchée. La mémoire du héros devenant un outil politique, elle trouve alors à s’inscrire dans une logique d’affirmation de l’histoire et des valeurs locales. L’exemple emblématique du Colonel Beltrame, décédé au cours de l’attaque terroriste du 28 mars 2018 à Trèbes (Aude), illustre parfaitement ce phénomène. Son geste de courage et de sacrifice a saisi chaque Français de stupeur et d’admiration. Il est ainsi devenu l’incarnation revendiquée de l’héroïsme des gendarmes face au terrorisme. Ces trois dernières années, pas moins de neuf casernes ont d’ores et déjà été baptisées de son nom, comme le sera bientôt la Cour d’honneur du siège de la gendarmerie à Issy-les Moulineaux.

Dans un contexte où certaines idéologies égalitaristes tendraient à substituer les héros par des victimes, la gendarmerie a fait le pari durable de la construction mémorielle concertée autour de la nouvelle notion commémorative de "héros du quotidien" et de l’exemplarité professionnelle. C’est d’abord dans l’action et la pratique de chaque jour que les héros de la gendarmerie transcendent leurs valeurs et choisissent lorsque la situation l’exige, d’aller aux limites ultimes de leur engagement. Nulle contradiction ni solution de continuité entre les héros des temps d’exception et ceux du quotidien, bien au contraire, ils appartiennent à la même famille et partagent la même exemplarité professionnelle. C’est dans cette exigence vécue au présent, puis célébrée dans la mémoire collective que se tisse chaque jour le lien entre la gendarmerie et la Nation. Nourrir la mémoire de ces héros c’est s’ancrer au plus près des Français et faire Nation. L’absence jusqu’ici de profanation de lieux de mémoire gendarmique tend à valider la robustesse et la pérennité de  cette stratégie. De toute évidence, l’entretien de la mémoire institutionnelle est devenu avec le temps, un véritable instrument de légitimité de sa présence dans les territoires ; un outil du vivre ensemble, qui parvient à trouver la bonne distance chère à Levi-Strauss : "ni trop près, ni trop loin". 

Jean-François Nativité

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[1] Bertrand TILLIER, Les statues meurent-elles aussi ? Monuments publics, conflits de mémoires et médiatisation transnationales (XIXe-XXIe siècles), Fiche de Cours, Université de Lausanne, 2021.

[2] Élisabeth ROUDINESCO, Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires, Paris, Seuil, 2021, 236 p.

[3] André THIEBLEMONT, Cultures et logiques militaires, Paris, 1999, p. 3.

[4] Frédéric ERZEN, "Du bon usage de l’ancrage territorial ou la vraie tactique du gendarme", Revue historique des armées, n° 248, 2007, pp. 20-28.

[5] Frédéric ERZEN, "La célébration de la figure du gendarme au travers des lieux de mémoire", dans Édouard EBEL et Claude d’ABZAC-EPEZY (dir.), La représentation du héros dans la culture de la gendarmerie XIXe et XXe siècles, Cahiers du CEHD n° 35, 2008, pp. 95-96.

[6] Arnaud-Dominique HOUTE, "L’invention d’un panthéon professionnel : la gendarmerie du XIXe siècle et ses héros", dans  Édouard EBEL et Claude d’ABZAC-EPEZY (dir.), ibid., pp. 37-50.

[7] Frédéric ERZEN, "La célébration de la figure du gendarme au travers des lieux de mémoire", ibid., pp. 98-100. 

Publié le 30 mai 2021