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Ne pas perdre son âme

Ne pas perdre son âme - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Chef d’escadrons Yann Monségu a principalement servi au 1er Régiment de Spahis. Il a, par la suite, été affecté au Commandement des forces terrestres. Durant l’année à l’École de Guerre, il a été déployé en renfort du plateau ministériel Covid, la cellule de crise Covid-19 du Ministère des Armées où il a notamment contribué à garantir une image fidèle de la situation au profit du cabinet.

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"La résilience, c’est l’art de naviguer dans les torrents", Boris Cyrulnik.

"Nous sommes en guerre". Par ces mots appuyés, le 16 mars dernier, les armées étaient naturellement appelées à s’engager dans une bataille contre un nouvel ennemi, d’une nature toute particulière et de quelques nanomètres seulement. Par ces mots, les armées étaient, elles aussi et à l’image de la Nation tout entière, appelées à adapter leur fonctionnement à cette menace. Par ces mots, la Nation entrait en confinement.

Au-delà du choix des mots, ce moment particulier nous pousse surtout à nous interroger sur la place des armées dans ce type de crise, et de façon plus générale sur ce qu’il faut en attendre. Mais cette réflexion peut nous conduire plus loin et nous plonger au cœur même de ce qui fait un militaire, au cœur même d’un système dont on attend une extrême résilience.

Cette résilience doit se construire autour de trois piliers dans l’optique d’une crise : l’anticipation ("se préparer à"), la gestion de crise ("savoir réagir, s’adapter et continuer à fonctionner") et la gestion post-crise ("savoir rebondir et analyser pour s’améliorer").

Les armées, rompues aux crises d’ordre sécuritaire, ont-elles su faire preuve de cette résilience ? Ont-elles également su, dans ce contexte inédit, préserver leur âme pour faire face à cette crise d’une autre nature ?

C’est en revenant sur le rôle des armées au sein de la Nation, sur ce qu’il a de si particulier, sur ce qu’il dit de la singularité militaire, qu’il sera possible de montrer combien, pour être prêt à faire face à toute crise, défendre la militarité a du sens.

 

Ultima ratio et singularité militaire

"L’armée de la République est au service de la Nation. Sa mission est de préparer et d’assurer par la force des armes la défense de la patrie et des intérêts supérieurs de la Nation". C’est par ces mots que s’ouvre, à son article premier, la partie du Code de la Défense portant sur le statut général des militaires[1]. Y est ainsi clairement définie la mission qui incombe aux forces armées, à savoir porter les armes et faire la guerre. Y est surtout implicitement institué le rôle d’ultima ratio des armées, c’est-à-dire leur rôle de dernier rempart, quand tout autre moyen ou toute autre solution sont épuisés. Ce rôle est fondamental, au sens propre du terme, car il donne tout le sens de l’action militaire. Il en trace le cap.

La crise sanitaire de la Covid-19 a vu les armées être engagées sur le territoire national principalement au travers de l’opération "Résilience" : transferts de patients, soutien logistique, déploiement de moyens du service de Santé des armées, protection de sites sensibles, etc. Les missions dévolues dans ce cadre aux armées ont été nombreuses et variées. Tout autant que les différentes demandes de concours émanent des acteurs en proie à la gestion de cette crise et ce, à tous les niveaux de l’État. Cherchant à conserver leur pleine mais juste place au sein de la réponse de l’État à cette crise, les armées ont discriminé quelles demandes méritaient une intervention de leur part. Pourquoi ce tri ? Pour préserver le rôle qu’ont les forces armées à agir en tant qu’ultima ratio. Ne pas engager d’emblée les moyens de dernier recours, c’est ainsi les préserver pour le moment où la situation l’imposera, où il ne sera plus possible de faire autrement. C’est aussi permettre aux militaires de rester le plus "à la tâche" majeure, à savoir faire la guerre ou tout du moins de s’y préparer. Préserver ainsi les armées d’un engagement en "primo-intervenant" sur le territoire national, c’est leur permettre de mieux s’engager, plus vite et plus fort, quand les autres acteurs étatiques ne seront plus en mesure d’assurer leur rôle. Et cela permet surtout à l’État d’orchestrer sa gestion de crise de façon progressive, proportionnée, avec la palette complète de savoir-faire dont chacun des ministères est porteur, avec, pour certains, des moyens plus nombreux et adaptés que ceux dont disposent les militaires. Ne pas céder à cette forme de facilité pour l’autorité publique est donc salvateur pour la Nation toute entière et la préserve d’un déséquilibre dans sa résilience générale.

Comment s’effectue alors ce "tri" dans les missions ? Au travers de la "Règle des 4 i". Définie par instruction interministérielle[2], elle autorise le recours aux forces armées sur le territoire national si les autres moyens de l’autorité civile sont "indisponibles, inadaptés, inexistants ou insuffisants". Par essence, cette règle préserve donc le rôle d’ultima ratio des armées et force, au travers du dialogue qui s’établit dans le cadre de ces demandes, les acteurs étatiques à s’interroger sur leurs propres moyens et capacités. Cette règle se veut donc doublement vertueuse. Elle n’est pas un carcan rigide qui interdit toute action militaire sur le territoire national, mais au contraire l’encadre et permet ainsi des actions qui trouvent leur place dans la continuité de la réponse que l’action publique peut apporter.

Ce rôle d’ultima ratio oblige bien évidemment l’institution militaire : être préparée, être entraînée, être équipée, être disponible, être réactive et adaptable, etc. C’est une litanie de qualificatifs qu’il serait possible de dresser ici mais dont la synthèse principale pourrait être : la singularité militaire. Et c’est naturellement toujours dans l’article L. 4111-1 du Code de la Défense que le statut y décrit l’état militaire qui "exige en toute circonstance esprit de sacrifice, pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême, discipline, disponibilité, loyalisme et neutralité". Cet "état militaire" est la composante principale et première de la singularité militaire[3] et tire donc sa source de ce que l’on attend des armées, à savoir porter les armes et faire la guerre, en toutes circonstances et sous court préavis. Il y a ainsi un lien fort entre ces deux notions, qui se nourrissent l’une de l’autre. Et affaiblir l’une, c’est prendre le risque d’affaiblir l’autre, et donc prendre le risque d’ébrécher la résilience générale de la Nation. La préservation de cette singularité militaire ne peut donc être négligée. Elle exige de la part de chacun, y compris au sein des armées, de bien garder chevillé au corps que les militaires ne sont pas des citoyens comme les autres, que leur mode de fonctionnement n’est pas le même et que leur emploi ne peut donc se calquer sur ce qui se fait dans le monde civil.

Au-delà de la "Règle des 4 i", le meilleur garde-fou à un emploi délétère des armées restera la bonne connaissance que l’autorité publique aura de l’institution militaire et inversement. Cette connaissance ne peut attendre qu’une crise ait lieu pour se construire. Elle nécessite un travail amont. À ce titre, nombre d’actions sont entreprises au sein des armées pour faire découvrir aux décideurs ou futurs décideurs ce que les armées sont, ce qu’elles peuvent faire et comment elles fonctionnent. La présence d’auditeurs civils pouvant suivre tout ou partie de la scolarité de l’École de Guerre illustre bien cette volonté. Ce besoin de connaissance mutuelle est impérieux et participe de la construction d’une meilleure résilience générale de la Nation. Il est important de poursuivre cette ouverture, ces échanges et de toujours chercher à mieux intégrer les modes de fonctionnement et les spécificités profondes qui caractérisent chacun. On ne se connaît jamais assez.

 

Revendiquer sa singularité, préserver sa militarité

Le corps militaire tire de sa singularité, elle-même nourrie de sa finalité première qu’est le combat, toute une organisation, un savoir-être et des savoir-faire. Nous l’appellerons "militarité". Cette dernière se traduit donc en un socle de valeurs et de pratiques qui participent de la résilience des armées. Pour n’en citer que quelques-unes : disponibilité, discipline, anticipation, exigence, adaptabilité, réactivité, appréhension du temps long, etc. Cet ADN, mêlé à l’expérience acquise par l’institution au fil des années et des engagements opérationnels en opérations extérieures comme sur le territoire national, oblige, en théorie, les militaires.

La crise sanitaire vécue ces derniers mois a mis en tension et testé cet ADN. Les chaînes opérationnelles, les échelons tactiques et locaux ont su démontrer leur forte résilience en préservant les missions opérationnelles déjà en cours, tout en répondant sur court préavis à de nombreuses sollicitations. En un mois, l’opération "Résilience" aura effectué par exemple près de 60 missions de transferts de patients et de personnel soignant, dont une grosse majorité dans les quinze premiers jours de la crise. En parallèle, la France continuait de mener des opérations au Sahel avec l’opération Barkhane et ses près de 5 000 soldats. La militarité de la chaîne opérationnelle a donc su être préservée, car s’appuyant sur des femmes et des hommes ayant à cœur de remplir quoi qu’il en coûte leurs missions. Les unités plus éloignées du cœur opérationnel de nos armées ont, elles, fait preuve d’un peu plus d’inertie pour faire face à la crise, car moins structurées et organisées pour absorber la surprise d’une telle situation. Retrouver une forme de continuité de fonctionnement général au plus vite aura nécessité un regain de réactivité et d’adaptabilité et donc fait appel à la militarité de tous.

Qu’apporte et comment se traduit dans les faits cette militarité ? En revenant sur les trois piliers de la résilience décrits en introduction, il est possible de voir qu’à chacun d’eux, un ou plusieurs traits de militarité répondent. Au temps de l’anticipation, l’art de la planification, l’attachement à la prise en compte du temps long ou encore la pleine conscience des besoins de formation et d’entraînement sont les gages d’une bonne préparation. Au temps de la gestion de crise, les qualités de disponibilité, de réactivité, d’adaptabilité et de discipline sont des atouts indéniables pour savoir faire face, savoir réagir tout en maintenant une activité. Enfin, aux sorties de la crise, les habitudes des processus de retours d’expérience sont autant de vecteurs d’amélioration pour se préparer de nouveau à affronter la prochaine crise de façon encore plus efficace.

Il apparaît donc primordial de savoir en toutes circonstances préserver la militarité de l’institution militaire, de chacun de ses membres et de ses structures. Cette exigence permettra de répondre aux besoins des crises à venir, qui ne seront pas toutes forcément d’ordre sanitaire. Et préserver cette militarité sera le meilleur moyen de démontrer toute la force de la singularité militaire et ainsi de la revendiquer.

 

Garder son âme pour être prêt

Ultima ratio des armées, singularité militaire et militarité sont donc un triptyque qui confère aux militaires une part forte dans le dispositif de résilience de l’État. Et parce que ces trois notions sont liées les unes aux autres, il importe donc de chercher à toutes les préserver. Cette exigence est double. Elle se joue à l’intérieur des armées et à l’extérieur de celles-ci avec un seul objectif : savoir répondre présent à l’instant où la Nation sera en péril. En deux mots : être prêt.

Au sein de la communauté militaire, défendre ce triptyque c’est donner du sens à l’action, c’est faire corps et ne pas présenter d’armée à deux vitesses, c’est se poser en dernier rempart contre tout ce qui pourrait arriver à la Nation. Les fondements du statut et de l’état militaire doivent donc être revendiqués et défendus. Le rôle des chefs dans ce domaine est primordial. C’est à eux que reviendront la défense, la promotion et la transmission de ces valeurs. Conserver l’essence même de cet esprit militaire leur revient, tout en l’adaptant aux exigences et préoccupations du monde dans lequel ils évoluent[4]. C’est donc en sachant se remettre en cause, sans œillères, qu’ils sauront donner le cap et faire avancer les armées vers une résilience toujours plus forte.

Garder son âme, c’est aussi savoir ne pas céder à certaines exigences portées par des non-connaisseurs de la vie militaire et de ses enjeux. Les débats récurrents portés par exemple sur un juste taux de civilianisation au sein des armées et sur les externalisations doivent s’efforcer de ne pas perdre de vue que préserver une forme de militarité n’est pas faire ombrage au travail effectué par ces derniers. C’est au contraire ne pas perdre de vue que préserver un juste équilibre de "militarité" permet d’être prêt à "faire face".

Au sein de la société française, enfin, il semble également important de mieux comprendre en quoi les armées ne sont pas une organisation comme une autre, en quoi elles sont singulières. Parce qu’elles s’appuient sur un but bien spécifique qu’est celui de défendre la Nation par les armes, elles ne peuvent pas répondre aux mêmes exigences que la société civile dans un certain nombre de domaines. Les débats sur l’application dans les armées de la directive européenne du temps de travail en sont un bon exemple : les chefs militaires et politiques français se sont dressés contre cette requête de la cour de justice de l’Union européenne. Véritable assurance-vie de la Nation, il faut donc considérer les armées comme telle et garder à l’esprit leur rôle d’ultima ratio qui doit guider leur emploi, notamment sur le territoire national. C’est quelque part la crédibilité de la réponse de l’État qui se joue ainsi : chaque organisation, chaque ministère doit prendre sa place, toute sa place mais sa juste place[5].

Préserver cette singularité militaire, c’est préserver l’âme de nos armées. C’est surtout savoir et pouvoir être prêts, collectivement.

 

Savoir définir comment employer les forces armées, avec quelles limites et pour quel usage, c’est toucher plus profondément à ce qu’est un militaire, à ce qui le rend si singulier. C’est pourquoi une Nation se doit de toujours peser, avec mesure et grande rigueur, la façon dont elle emploie ses soldats, marins et aviateurs. Car mal les employer peut entacher leur singularité et par là même les affaiblir et affaiblir l’institution militaire. Préserver aux armées leur rôle d’ultima ratio, c’est donc préserver la singularité militaire et ainsi conserver un outil de défense à même de contribuer in fine à la résilience de la Nation, en toute militarité.

Ne faisons donc pas perdre leur âme aux armées.

Yann Monségu

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[1] Article L. 4111-1 du Code de la Défense.

[2] Instruction interministérielle n° 10100 du 14/11/2017 relative à l’engagement des armées sur le territoire national lorsqu’elles interviennent sur réquisition de l’autorité civile.

[3] Lire à ce sujet la Tribune du Général Bosser, "La singularité du métier de soldat", Le Figaro, 1er mars 2018.

[4] Lire à ce sujet l’article du Colonel Olivier Brault, "Les défis de la préservation d’une singularité militaire", Les Cahiers de la Revue Défense Nationale, 3ème trimestre 2019.

[5] "Le juste positionnement des armées assure leur légitimité et leur crédibilité opérationnelle", Général François Lecointre, Vision stratégique : pour une singularité positive, septembre 2018.

Publié le 7 décembre 2020