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Les futurs conflits et leurs mécanismes de régulation - L’avenir sera-t-il celui d’atmosphères idéologiques et d’essaims sauvages ?

Les futurs conflits et leurs mécanismes de régulation - L’avenir sera-t-il celui d’atmosphères idéologiques et d’essaims sauvages ? - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Depuis 20 ans, Aymar de La Mettrie déclenche des innovations disruptives en milieu industriel. Prospectiviste, il apporte aux analyses stratégiques la compréhension des grands enjeux avec un double regard, celui de l’évolution du jeu des acteurs et celui sur les technologies en devenir. 

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Formes politiques et conflits

L’avenir sera-t-il celui des atmosphères idéologiques remplies d’essaims sauvages ?

 

Intérêt des modèles

Si le prospectiviste utilise des modèles pour tenter d’embrasser l’avenir, celui-ci lui réserve toujours des surprises. C’est un principe.

Les modèles gardent comme intérêt que leur mécanique fait surgir des fonctionnements sous-entendus que l’on ne veut pas forcément voir. Ainsi, les évolutions du monde peuvent être abordées sous l’angle de la prospective dépassionnée, sans jugement de valeur ni ambition d’alerte ou de divination.

 

Phénomènes cycliques

L’observation du monde montre des phénomènes cycliques qui peuvent parfois se résumer à des tendances quand l’horizon d’observation est court. A.-J. Toynbee met en exergue des cycles de civilisation, comme Spengler ou Ibn Khaldoun, en constatant que certains pays ont des phases de puissance, puis connaissent des déclins. Dans le champ économique, l’accélération des cycles, comme ceux de Kondratieff ou Juglar, ou l’observation de la concurrence entre grandes entreprises fait encore ressortir des cycles. Les hommes politiques et les décideurs ont, eux aussi, des cycles selon leur jeunesse ou maturité. En termes de phénomène politique, là aussi des cycles et donc des évolutions s’appliquent aux organisations humaines dont l’extension était régie par la vitesse de déplacement physique et la vitesse de l’information.

La dynamique d’un mouvement social est traditionnellement décrite en 4 étapes : son émergence, la coalescence, la bureaucratisation et le « déclin » ou mutation, qui peut-être une disparition ou une institutionnalisation. Ce cycle possède aujourd’hui deux particularités. En premier lieu, la connaissance, l’éducation, les prises de consciences font émerger une multitude de mouvements sociaux qui sont en compétition. Ensuite, la puissance offerte par l’instantanéité des réseaux sociaux démultiplie les émotions mobilisatrices et accélèrent les coalescences. Ces deux particularités prolongent dans le temps l’étape de coalescence et montre des mouvements dont la forme ressemble à celle d’un réseau ou d’un système complexe. Regarder un mouvement politique comme les gilets jaunes, un groupe terroriste, un gouvernement ou le fonctionnement d’une entreprise innovante, c’est se poser la question de la forme politique et de sa dynamique.

 

De l’organisation hiérarchique rationnelle au système complexe passionnel

Aujourd’hui, des formes politiques anciennes, c’est-à-dire structurées hiérarchiquement et administrées rationnellement par des corps dédiés, se trouvent confrontées à ces systèmes complexes dont la cohésion est « passionnelle », comme l’évoque P. Hassner. Dans le monde économique où la prévisibilité s’amenuise, où les rythmes s’accélèrent, de nouveaux concurrents « hors marché » viennent confronter les acteurs établis. Pour répondre à ces phénomènes, les organisations structurées s’ouvrent au monde bouillonnant des écosystèmes et des start-up. Dans le monde politique, des phénomènes actuels peuvent être observés sous cet angle, autant en France que dans des pays troublés.

 

Différences entre l’organisation hiérarchique rationnelle et le système complexe passionnel

Les deux formes évoquées – l’organisation hiérarchique rationnelle et le système complexe passionnel – sont des extrêmes entre lesquels des variétés hybrides existent comme les communautés, mais brosser les différences des deux extrêmes sur les trois présupposés du politique selon J. Freund[1] permet de comprendre comment leur nature va conditionner leurs interactions.

Dans un groupe structuré par une hiérarchie et administré par des corps dédiés, le commandement s’applique par la légitimité de la position dans la hiérarchie (le chef) et la légalité de son action (règlement). L’obéissance est requise par un échelon considéré homogène quel que soit l’individu. L’ami est celui qui participe de la même hiérarchie ; l’ennemi n’appartient pas à la même hiérarchie. La relation dans la structure est le domaine du public. Tout le reste est donc privé. Cette organisation rationnelle recherche l’efficience par un équilibre entre l’engagement de moyens et les résultats attendus. La spécialisation des corps hiérarchisés permet une planification et une allocation des tâches et des moyens. L’objectif de la forme politique hiérarchisée est sa survie, c’est a dire de ne pas tomber dans l’obsolescence ; elle se renouvelle par la gestion des conflits internes qui font émerger de nouvelles lois par exemple.

Dans un écosystème complexe, le commandement n’est pas personnifié. Il émerge légitimement par une émotion partagée. L’obéissance est volontaire par chaque individu, dans la limite du temps de l’émotion, ou dans le temps de l’idéologie. L’ami ou l’ennemi est une dynamique conjoncturelle variable selon la coalescence instantanée des membres du système et, en traitant de l’émotion, le mouvement social s’affranchit de la différence entre le public et le privé. De manière spontanée, des effets de groupes, des émergences dirait E. Morin, créent des actions puissantes. La nature de cette forme politique sans tête et en réseau ne survit que si l’émotion se propage pour s’assurer de l’engagement volontaire individuel. Cette forme politique est par nature conflictuelle ; elle ne cherche pas à institutionnaliser le mode de règlement des conflits internes.

 

Conflits entre structures politiques dans les formes hiérarchisées et les écosystèmes complexes

Ces premiers constats permettent d’aborder les conflits entre structures politiques.

Dans les formes politiques hiérarchisées, le conflit est géré par la recherche du consensus avec une autre forme politique hiérarchisée elle aussi. La gestion du conflit crée l’évolution du système et le retour à la paix civile ou la paix extérieure. La recherche est celle de la paix dans une éthique de responsabilité des décideurs.

Dans les écosystèmes complexes, des phénomènes spontanés émergent ; la nature humaine s’enflamme des premiers succès et l’appartenance au groupe social devient aussi importante que le conflit qui l’a vu naître, poussant à générer du conflit pour préserver l’éthique de valeur dont la dynamique est la poussée à l’extrême. Un écosystème complexe résulte et n’existe que dans la dynamique du conflit.

 

Trois types de conflits

Le modèle simple de deux formes politiques extrêmes fait émerger 3 types de conflits :

  • Conflit entre deux systèmes rationnels : l’histoire récente nous permet d’envisager facilement l’affrontement symétrique de deux industries ou de deux nations avec leur cycle de planification stratégique et de décision sur la base du rapport de forces. Le rapport de forces permet d’imposer à l’autre sa décision et un règlement raisonnable du conflit est espéré. Aujourd’hui, nos reflexes intellectuels du conflit sur ce qu’il faut atteindre et comment l’atteindre s’appuient, en grande partie, sur ce premier type de conflit.

 

  • Conflit entre un système rationnel et un système complexe : le cas d’une force armée qui combat un réseau idéologique ou un gouvernement qui voit un mouvement de type « gilet jaune » ou encore des phénomènes comme l’engagement des particuliers sur l’affaire Mega soft ou la mobilisation civile autour de Greta Thunberg est typique de l’opposition entre une forme hiérarchique et un écosystème complexe. Ces derniers, par leur émotion paroxystique, déstabilisent l’approche responsable des administrations. Par nature, cette dernière déploiera une approche sécuritaire pour préserver la paix, du « capacity building » et la recherche d’un chef. Autant de critères qui ne sont pas dans la nature de l’écosystème. Le rationnel et l’émotionnel s‘affrontent sans pouvoir gagner. Il faudrait que l’approche hiérarchique crée et suscite une émotion qui rallierait les efforts d’une masse d’acteurs qui engageraient alors une action collective spontanée. Les particularités actuelles d’empowerment individuel et d’instantanéité des émotions rendent parfois ces écosystèmes émotionnels insensibles aux volontés rationnelles de règlement. Cependant, ce type de conflits est connu d’autant plus qu’il apparaît dans la dynamique d’évolution, transformation d’un mouvement social. L’émotion s’essouffle, le rationnel prend en considération le nouveau sujet.

 

  • Conflit entre deux systèmes complexes : le cas le plus surprenant est le conflit de systèmes complexes. Que donnerait l’affrontement entre deux systèmes complexes sans la présence d’un tiers régulateur ou négociateur ? Parce qu’il est fort probable que les affrontements futurs mixeront de nombreux modes et que c’est sans doute ce mode qui est permis par les réseaux sociaux et que c’est aussi le moins étudié. Comment pourraient s’affronter deux émotions qui n’ont rien en commun si ce n’est la ressource (population) dont ils cherchent l’engagement afin de susciter des mouvements de masse. Les partisans de l’éolien à tout prix contre le groupe des minimalistes ? Les partisans de la liberté de vivre contre les « quoiqu’il en coûte » ? Les gilets jaunes contre les taxes pétrolières et des partisans d’un sursaut écologique planétaire ? Imaginons des millions de petits porteurs déclenchant une vague d’achat non pas contre une grosse entreprise mais pour s’approprier, convaincre, influencer, manipuler, s’imposer une autre masse d’individus partisans de l’animalisme.

 

Dans ces affrontements du futur, l’émotion nourrira l’emportement individuel et légitimera des mises en actions dans la sphère informationnelle et physique. Si une idéologie prend le pas sur l’autre, les deux masses fusionneront mais, si les deux idéologies survivent, elles s’engagent dans un phénomène de montée aux extrêmes et de nouveaux modes d’actions apparaîtront.

 

Un état de nature informationnel

L’action de masse contre un autre mouvement de masse verra s’affronter des surenchères d’émotions dans une atmosphère de conflits idéologiques afin de provoquer des mouvements brusques d’affiliation. Dans ces atmosphères intimidantes, l’affiliation à un groupe se fera par une action visible revendiquée, nouvel uniforme à afficher pour montrer que l’on est « pas contre ». Il ne faudra plus porter un brassard ou « liker » ; il faudra agir, faire et le montrer.

Dans ce nouvel état de nature Hobbesien non pas physique mais informationnel, les armes coercitives seront les « fake news », l’influence, la mise au défi et l’info-valorisation passionnelle. Le phénomène politique émotionnel accessible à tous fait disparaître le « dilemme du politique » réservé aux hiérarchies dirigeantes. Imaginons des « émergences » spontanées sans commanditaires, un effet de foule à la dimension d’un continent, sur des valeurs fondamentalement « positives » mais poussées dans leurs extrêmes, sauver les victimes, rééquilibrer un désavantage subi, un ordre ancien devenu injustifiable, etc. Le monde actuel regorge de ces nouvelles valeurs individuelles inattaquables qui défient les valeurs communes anciennes. Est-ce là le nouveau défi Toynbitien auquel une union créatrice[2] doit répondre ?

 

Les dynamiques anciennes s’appliqueront-elles aux nouveaux conflits ?

Dans cet état de nature accéléré par la technologie, la sauvagerie de bouffées émotionnelles violentes se déploiera comme en son temps les puissances des nations envahissaient les territoires. Si au XXème siècle l’objet du conflit était géographique, il devient aujourd’hui émotionnel.

L’Histoire a montré que la communauté humaine a su dépasser son état de nature par étape. Si comparaison n’est pas raison, rien ne nous empêche de nous inspirer de l’évolution des conflits terrestre pour imaginer les futurs conflits émotionnels. Déjà des frontières apparaissent dans l’internet mondial. Alors à quoi ressembleraient les tranchées de 14 transposées à l’heure d’aujourd’hui ? Comment se transpose l’effet d’une supériorité aérienne dans ce cadre émotionnel ?

Ainsi, sans mettre de côté la confiance dans le genre humain, prendre en considération ces nouvelles formes de violences et conflits entre écosystèmes doit nous permettre, à court terme, de renouveler les principes et solutions réflexes que nous plaquons par habitude sur les conflits actuels. Après ce premier changement de paradigme, il nous faudra, à moyen terme, repenser la notion de force ou de puissance.

 

Aymar de La Mettrie

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[1] Parmi les invariants / essences résultants de la nature sociale de l’homme, la plus importante, le politique s’appuie sur 3 présupposées : la relation du commandement et de l’obéissance, de l’ami et de l’ennemi, du public et du privé.

[2] Voir Teilhard de Chardin.

Publié le 3 mars 2021