MENU
K2

Le nouvel appétit de l’Allemagne pour les industries de défense

Le nouvel appétit de l’Allemagne pour les industries de défense - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Yves Perez est ancien Doyen de la Faculté de droit, économie et gestion de l'Université Catholique de l'Ouest à Angers, Professeur émérite & Enseignant au sein des Écoles militaires de Saint-Cyr Coêtquidan.

---

L’Allemagne aime l’industrie, tous les types d’industries et elle vient de se découvrir un nouvel appétit pour les industries de défense. L’Allemagne s’est assurée le leadership  dans le projet franco-allemand de char de combat du futur. La coopération avec la France est devenue, pour elle, un moyen de brûler les étapes et de remonter plus vite vers le haut de cette filière qu’elle convoite : l’aéronautique militaire. La France a, sans le savoir, mis le doigt dans un périlleux engrenage où elle court le risque de sortir perdante.

 

L’Allemagne aime l’industrie, tous les types d’industries et elle vient de se découvrir un nouvel appétit pour les industries de défense.

L’amour que l’Allemagne voue à l’industrie est à la fois ancien et avéré. Elle s’intéresse à tous les types d’industries, de celle du rasoir électrique à l’automobile en passant par les machines-outils.

Cette appétence pour l’industrie ne s’est jamais démentie chez nos voisins d’outre-Rhin depuis plus d’un siècle. Mais, voici que, depuis quelques temps, l’Allemagne s’intéresse à un nouveau domaine, celui des industries de défense, domaine où elle avait du faire profil bas après 1945. Aujourd’hui, la position de l’Allemagne est très paradoxale. Bien qu’elle ne consacre que 1.3 % de son PIB à la défense, son budget militaire, avec 34.3 milliards d’euros, est supérieur à celui de la France qui n’est que de 32.7 milliards d’euros. De surcroît, l’Allemagne, qui est régulièrement critiquée par Washington pour sa contribution insuffisante à l’OTAN, assure néanmoins 15 % de celui-ci (2ème contributeur derrière les États-Unis) contre 11 % seulement à la France et 10 % au Royaume-Uni.

Par ailleurs, l’Allemagne s’est hissée au 5ème rang mondial des pays exportateurs d’armes derrière les États-Unis, la Russie, la Chine et la France. L’Allemagne réalise 5.8 % des exportations mondiales d’armes. En 2019, ses exportations ont bondi de 65 % et cela malgré le gel des exportations d’armes vers l’Arabie Saoudite décidé par le gouvernement de la chancelière Angela Merkel. Ces succès ont été confirmés en 2020, en dépit de la pandémie de la Covid-19. 18 % des exportations d’armes allemandes se dirigent vers la Corée du Sud qui a reçu 4 sous-marins fabriqués par ThyssenKrupp Marine System( TKMS), 10 % vers la Grèce qui a acheté 3 sous-marins allemands et l’Algérie (8.1 %).

L’Egypte a également acquis 6 frégates, marché soufflé au français Naval Group, et 2 sous-marins.

L’Allemagne a aussi vendu, au grand dam d’Athènes, plusieurs sous-marins à la Turquie. Les ventes de sous-marins ont représenté 39 % du montant total des ventes d’armes allemandes à l’étranger.

 

L’Allemagne s’est assurée le leadership dans le projet franco-allemand de char de combat du futur.

La France et l’Allemagne ont décidé de mettre en commun leurs compétences et leurs moyens pour construire l’héritier du char Léopard et du char Leclerc. Dans le cadre du projet MGCS (Main Ground Combat System), plus connu sous le nom de char de combat du futur, le français Nexter et l’allemand KMW ont crée KNDS, une entreprise franco-allemande, chargée de porter ce projet à l’horizon 2035. Or, bien qu’actionnaire de ce programme à hauteur de 50 %, l’État français a laissé KMW mettre fin à la direction bicéphale de KNDS et d’y prendre le contrôle décisionnel. KMW a fait rentrer  dans le projet une autre entreprise allemande, Rhein Metall, et lui a confié 3 des 9 piliers de la recherche-développement concernant le projet de char de combat du futur. De facto, Nexter se trouve ainsi marginalisée dans la conduite de ce projet, conçu au départ sur une base paritaire.

Cette affaire fait suite à d’autres renoncements de la part de la France qui s’en remet, de plus en plus souvent, à son partenaire d’outre-Rhin : le fusil d’assaut allemand HK 416 équipera désormais l’armée française et remplacera le Famas, fabriqué par  Manufrance à Saint-Etienne, entreprise aujourd’hui disparue. Nous pourrions citer encore l’exemple des rangers qui chaussent les militaires français. Jadis fabriqués dans le Périgord, le ranger français à cédé la place à un modèle allemand.

 

La coopération avec la France est devenue pour l’Allemagne un moyen de brûler les étapes et de remonter plus vite vers le haut de cette filière : l’aéronautique militaire.

L’autre volet de la coopération militaire franco-allemande est plus important encore. Il concerne le projet SCAF (système de combat aérien du futur) et qui vise au remplacement du chasseur-bombardier Rafale à l’horizon 2035. Dans ce projet, le leadership devait revenir à la France, fortes de ses réalisations dans ce domaine. Cependant, l’Allemagne ne l’entend pas de cette oreille. Elle a réclamé haut et fort l’accès aux technologies et aux savoir-faire de Dassault afin de les réutiliser dans d’autres projets. Si l’Allemagne parvenait à ses fins, au nom de la parité technologique, s’en serait fini du leadership technologique français dans le projet d’avion de combat du futur. L’Allemagne aurait réussi à accéder à la fine pointe des technologies françaises en matière d’aéronautique militaire et, à n’en pas douter, elle saura en faire un bon usage industriel et commercial. Cette évolution représenterait une véritable défaite industrielle pour la France.

De son côté, l’Allemagne est dans sa logique. Elle n’abandonne aucun de ses savoir-faire et cherche à élargir sa palette de compétences technologiques civiles et militaires.

 

La France a, sans le savoir, mis le doigt dans un périlleux engrenage où elle court le risque de sortir perdante.

Paris, sous la pression de Bercy, applique souvent une logique du "moins disant" qui l’amène à condamner les entreprises françaises du secteur de la défense au profit d’une politique d’achat sur catalogue à l’étranger. Au moment où la plupart des pays s’efforcent de renforcer leurs capacités industrielles nationales de production d’armement, la France, qui se trouvait dans une position forte, préfère s’en remettre à d’autres. Nous sommes en train de refaire dans l’armement les mêmes erreurs que nous avons faites dans le domaine de la santé et que nous payons à présent au prix fort.

Yves Perez

Publié le 7 avril 2021