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La Russie… un jour, peut-être

La Russie… un jour, peut-être - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Alain Meininger est ancien Administrateur hors classe au Ministère de la Défense.

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17 janvier 2021 : bravache, l’opposant Alexeï Navalny rentre à Moscou après un séjour en Occident consacré à soigner les suites d’un empoisonnement au novitchok qui a failli l’envoyer ad patres. À peine est-il sorti de l’avion qu’il est arrêté, jugé et condamné à quelques années de prison. Selon une "logique" digne de la bonne vieille tradition de brutalité et d’absurdité bureaucratique décrite par le marquis de Custine en 1839, il n’aurait pas respecté les modalités de son contrôle judiciaire alors qu’il se trouvait hospitalisé en Allemagne pour soigner les suites de son agression commanditée selon toute vraisemblance… par les autorités russes. 

4 février : Joe Biden lève le nez de ses parapheurs remplis d’"executive orders" pour faire sa première déclaration de politique étrangère ; exit "America first", bonjour "America is back".  Dans cette version, il est fermement précisé que le temps des ingérences russes dans les affaires américaines est révolu. 

3-4 février : Josep Borrell, Haut Représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la sécurité, inconséquence ou naïveté, se rend à Moscou. Pendant la conférence de presse commune avec Sergueï Lavrov, trois diplomates, allemand, polonais et suédois, sont expulsés de Russie. Le 12 février, afin de s’assurer que la règle du jeu a bien été assimilée, le ministre russe des affaires étrangères réitère en menaçant de rompre les liens avec l’UE en cas de durcissement des sanctions. Ursula von der Leyen y a laissé son état de grâce initial et l’Europe une partie de sa crédibilité. Le qualificatif de "géopolitique" dont s’était parée la nouvelle Commission, installée en décembre 2019, fait désormais sourire.   

Nervosité due à l’affaire Navalny ou sentiment d’invincibilité face à la faiblesse européenne, la Russie semble peu encline à un apaisement de ses relations avec l’Occident. En s’appuyant sur une catégorisation aristotélicienne – le pathos (l’affect), l’ethos (le comportement), le logos (le discours) - il est loisible d’exposer la situation de la façon suivante.

Le pathos est par construction un invariant : gardien de la Sainte Russie, à laquelle Staline fit appel aux heures sombres de 1941, le patriarcat de Moscou - rétif aux rapprochements avec la papauté - fait de toute éternité cause commune avec une conception autocratique du pouvoir, qu’il soit bolchévik ou tzariste, dans une vénération commune du mythe de la "Troisième Rome". Antithèse de l’"État-Monde" états-uniens, la logique du "Monde-État" soviétique perdure : un noyau russe fédérateur agrège une myriade de peuples périphériques au nom d’une logique qui interdit de faire de l’ensemble une puissance moyenne ou secondaire. Dans cette variante de nationalisme, Moscou ne peut être que le centre d’une galaxie, pas un satellite. 

L’ethos peut être qualifié d’ambivalent ; deux tiers d’un immense et riche territoire au-delà de l’Oural – en Asie donc – deux tiers d’une démographie déclinante (146 millions d’habitants) en deçà, c’est-à-dire en Europe, au sens gaullien du terme. Un peuple lettré, de haut niveau scientifique, de civilisation européenne, avec qui la philologie nous confirme que nous partageons tout du champ artistique et des éléments narratifs de la littérature. Avec un PIB proche de celui de l’Italie, l’état de l’économie est moins flamboyant. Les dépenses militaires, la pérennisation d’une économie de rente pétro-gazière laissent subsister des retards d’équipements à côté d’indéniables agrégats d’excellence comme le démontrent le niveau des armements ou la récente mise au point d’un vaccin. La "puissance pauvre" génère peu de soft power et l’œkoumène slave demeure peu désirable.    

Le logos est manipulateur et pourrait faire l’objet d’une analyse psychanalytique tant il recèle de non-dits et de frustrations. Tout soutien extérieur, au nom des droits de l’homme, à des opposants malmenés est présenté comme une insupportable ingérence occidentale afin de déstabiliser le pays. Poutine y trouve son compte pour la fabrication d’un consensus qui interdit de distinguer soutien au pouvoir en place et amour de la Patrie. Version moderne "des raisins trop verts", les "siloviki", représentants des ministères de force, présentent l’Occident, l’Europe en particulier, en voie d’islamisation rapide et en décadence, comme n’étant plus des modèles. La fameuse politique du pourboire qui n’est qu’une posture de demande compensatoire explique l’intérêt du pouvoir de présenter l’Occident – avec l’élargissement de l’OTAN – comme la menace première. On comprend moins bien la discrétion qui entoure des dangers plus avérés comme la pression chinoise sur l’Extrême-Orient russe ou les conflits frontaliers sur la ligne de fracture avec un islam renaissant.

Pourtant, comme s’y est essayé, sans succès jusqu’à présent, Emmanuel Macron – à l’été 2019 à Brégançon, puis en 2020 lors du lancement du dialogue stratégique entre les deux pays - il faudra un jour, pour plusieurs raisons, réparer notre relation avec la Russie.

  • Poutine en dépit de ses manipulations constitutionnelles pour s’installer au pouvoir jusqu’en 2036 n’est pas assuré d’y réussir. Navalny, quels que soient les sentiments qu’il inspire, représente une génération de quadragénaires instruits et à l’aise avec le numérique, qui supportent de moins en moins d’être écartés des affaires jusqu’aux abords de leur soixantaine. L’hiver s’est installé et les manifestations significatives ne reprendront probablement qu’au printemps. La population russe, inhibée par des décennies de contraintes, fait montre jusqu’à présent de peu de goût pour les mouvements du type de ceux que l’on a pu observer à ses pourtours. Pour autant, bien téméraire qui pourrait affirmer que les nouvelles générations s’installeront comme leurs aînés ad vitam aeternam dans la passivité. Après les révolutions de couleurs, la situation biélorusse incite à la vigilance.    
  • Pour l’Europe, le paysage international qui va se dessiner au sortir de la Covid aura sensiblement évolué. Le Brexit ampute l’UE d’une puissance financière, d’un siège permanent au Conseil de sécurité, d’une capacité militaire significative et crée de multiples risques de frictions (Irlande, Ecosse, dérive en un "Singapour sur Tamise", etc.). Les Etats-Unis vont être occupés à réparer les dégâts de la précédente mandature : reconstruire le leadership et restaurer l’exemplarité. Pour autant le tropisme asiatique et la baisse d’intérêt pour l’Europe, actés sous Obama, perdureront. Demeure que, face à une civilisation européenne aujourd’hui fondée sur le doute et le questionnement, se dressent pour l’essentiel des blocs de certitudes. La Turquie d’Erdogan s’est lancée sans états d’âme dans une course au leadership sunnite et renie le républicanisme d’Atatürk au profit d’un sultanat ottoman. Le monde musulman s’essaie aux multiples variations permettant de concilier modernité économico-scientifique et immanence théologique. La Chine a le regard rivé sur 2049 lorsque son accession au leadership économique, scientifique et militaire devrait lui permettre de s’imposer comme la norme civilisationnelle, reléguant le monde occidental au rôle de challenger.      

La brutalité de ces nouvelles logiques d’Empire impose de reconsidérer ce qu’est l’Occident, un et multiple : l’originel et le dérivé ; l’Occident de proposition et celui d’adhésion ; celui détenant la puissance et celui privilégiant l’influence. Amériques, Europe, Japon, Corée du Sud, pour simplifier, le composent. Quel peut être le destin mais aussi le dessein de la Russie ? Elle garde, par rémanence rétinienne, la nostalgie d’une guerre froide qui l’avait faite super-puissance, co-gérante des affaires du monde. En possède-t-elle encore les moyens et les attributs ? Probablement pas mais si on peut triturer l’Histoire, on ne refait pas la géographie. A moins de trois mille km de Paris, moitié moins de Berlin, Moscou est notre sœur en européanité. La pousser dans les bras de Pékin n’est pas de prime abord la meilleure option pour nous. Pendant la décennie 1990-2000, Eltsine a souhaité se rapprocher du monde occidental ; la réponse fut pour le moins hésitante et inadaptée. Poutine nous fait payer cette humiliation des nouveaux "Temps troubles" et l’heure n’est plus aux effusions. Mais être dans le contracyclique et le contre-intuitif a l’avantage de donner du temps, en l’occurrence celui de réfléchir à ce que pourrait être un jour l’amarrage de la Russie à l’Occident.

Alain Meininger

Publié le 25 février 2021