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La guerre du Golfe - L'engagement des forces et la démission du ministre de la défense

La guerre du Golfe - L'engagement des forces et la démission du ministre de la défense - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Lire la 3ère partie

 

Le Général (2s) Jean-Pierre Meyer a accompli une partie de sa carrière dans le renseignement et les opérations. Il a notamment été directeur des opérations à la Direction du renseignement militaire puis directeur au Comité Interministériel du Renseignement au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Il a accompli, par ailleurs, plusieurs séjours en opérations extérieures notamment à Sarajevo comme commandant en second des forces multinationales.

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L’ENGAGEMENT DES FORCES ET LA DÉMISSION DU MINISTRE DE LA DÉFENSE

 

16 janvier 1991 au matin : le vote du parlement

L’ultimatum expire à 6 heures du matin. L’Irak n’a pas évacué le Koweït. L’engagement des forces est donc inéluctable et le pire devient possible.

À 10 heures, le Conseil des Ministres est réuni à l’Élysée.

À 11 heures, le Parlement est convoqué à une session extraordinaire par décret du PR pour y entendre un message rédigé par lui ainsi que la déclaration du gouvernement sur la politique au Moyen-Orient.

Le message du PR annonce à l’Assemblée Nationale et au Sénat que le recours à la force armée est légitime afin de libérer le Koweït de l’invasion Irakienne.

Un discours poignant est ensuite prononcé par le MAE devant le Sénat sur la différence entre la violence qui agresse et la force au service du droit qui met fin à l’agression.

Le Parlement est appelé à voter en vertu de l’article 49 alinéa §1 et §4 de la Constitution et vote massivement en faveur de l’entrée en guerre.

La population montre quant à elle de l’inquiétude. Certains commencent même à faire des achats de précaution donnant l’occasion aux anciens d’évoquer la crise de Suez qui avait donné lieu à une ruée dans les magasins pour faire provision de sucre et de farine. D’autres organisent des manifestations pacifistes autour de l’Assemblée Nationale.

 

16 janvier 1991 au soir : le déclenchement de l’offensive

Le PR s’adresse solennellement aux français à 20 heures. Il annonce au pays que la paix ne l’a malheureusement pas emporté et que désormais « les armes vont parler ». Il appelle la Nation à faire bloc autour de ses soldats qui vont prendre part sur le terrain aux opérations militaires pour défendre l’ordre international fondé sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Quelques minutes avant de donner cette intervention, le PR avait formellement signé sur un papier à en-tête du Président de la République l’ordre d’engagement des forces préparé par son Etat Major Particulier. Le Colonel de l’EMP avait été chargé de porter l’ordre au CEMA et s'était montré très impressionné de se voir confier cette mission particulière. Il avait pris toutes les précautions durant le déplacement vers le boulevard Saint Germain, car il était hors de question que cet ordre - cet ordre historique qui allait engager la vie de nos soldats - ne parvienne pas à son destinataire.

Dans la nuit, l’offensive aérienne est déclenchée, avec les premières frappes américaines sur des objectifs Irakiens. Plus de 100 missiles Tomawak sont lancés. Les américains montrent à cette occasion leur grande supériorité technologique celle qui leur permet « d’entrer en premier ». Des images difficiles des destructions civiles provoquées par ces bombardements sont captées par des reportages télévisés. Tout le monde a les yeux rivés sur les écrans de télévision qui passent en boucle les images prises sur le terrain par les journalistes bien souvent depuis leurs hôtels. A l’Elysée chaque bureau est branché sur les chaînes d'information surtout sur CNN qui a les faveurs de la plupart des conseillers. Il ne faudrait pas manquer cette guerre !

Seul le Président ne s’intéresse pas aux écrans. Il refuse de les voir considérant que c’est une affaire de journalistes et de médias. Lors d’une rencontre avec des représentants de la presse il leur avait laissé entendre avec malice, qu’ils étaient sûrement mieux renseignés que lui ! Le PR n’a jamais eu une très haute opinion de la presse et le faisait savoir.

Dans son bureau, souvent seul, ou en menant, même en situation de crise, sa vie privée selon ses habitudes, il poursuit sa réflexion et n’évoque que la suite de la guerre. La stratégie c’est lui, surtout s’il s’agit de celle de la France. Il doit préserver ce temps d’avance qui fait l’apanage du Chef. La mise en œuvre de la stratégie, ce sont les autres !

 

17 janvier 1991 : l’opération aérienne au Koweït et ses suites

Le 17 janvier, au matin, 12 avions de combats français « Jaguar » mènent un raid sur la base aérienne El Jabber au Koweït.

Cette opération aérienne est un succès mais quatre de nos avions sont touchés et un pilote gravement blessé.

Le MINDEF, assisté du CEMA, organise une conférence de presse. Il y exprime sa satisfaction du succès de cette opération et relève que l’objectif a été traité au Koweït et non en Irak, en précisant que nos avions n’avaient pas la capacité d’intervention de nuit et que les cibles portaient sur « quelques hangarettes » et des « alvéoles ».

Il évoque, par ailleurs, devant la presse, un « protocole d’accord » signé sur ordre du PR par le Général commandant les forces françaises dans le Golfe avec le commandement américain, dans lequel il serait prévu que la France limiterait ses actions au Koweït.

Cette conférence de presse produit deux effets qui ne seront pas sans conséquences sur la suite des évènements.

Elle exaspère les aviateurs qui se sentent offensés par ce discours semblant minimiser leur action, eux qui ont risqué leur vie au cours de cette mission.

Quant au PR, informé par le CEMP, il ne cache pas son agacement et fait part à l’amiral de toute sa satisfaction devant l’action des aviateurs qui ont pris des risques majeurs. L’évocation du « protocole » avec les américains surtout lui est insupportable. Elle laisserait entendre que la France est « aux ordres » des américains. Seul le PR décide des objectifs à traiter par les avions français et personne d’autre. Au Koweit d’abord, en Irak ensuite… quand il l’ordonnera !

 

18 janvier 1991 : l’attaque d’Israël

Le 18 janvier, Saddam Hussein attaque Israël, État non belligérant, en lançant des missiles SCUD sur Tel Aviv.

Cette attaque engendre une vive inquiétude en haut lieu sur la réaction d’Israël laquelle pourrait entraîner un engrenage fatal allant jusqu’à la rupture de la coalition (nombre d’États arabes y étant engagés) et le début d’une guerre pouvant aboutir à l’emploi du nucléaire.

Le PR s’inquiète de cette situation nouvelle particulièrement dangereuse. Il s’en ouvre au Premier Ministre d’Israël à l’occasion de plusieurs contacts téléphoniques et exerce toute son influence pour amener Israël à ne pas réagir et laisser la coalition mener son action tout en renforçant la sécurité de l’Etat Hébreu. Israël renonce à une réaction militaire unilatérale.  Des anti-missiles Patriot américains seront déployés pour protéger Tel Aviv.

Le Conseil de Défense, élargi aux Chefs d’État-Major de chacune des armées (Terre, Air et Marine), se réunit au salon des Aides de Camp pour traiter des questions militaires de la guerre. Le PR y réfute le terme « protocole » pour celui de « planification » et rappelle que, si dans celle-ci les premières missions de la France portent sur le traitement d’objectifs difficiles au Koweït, il n’y avait aucun interdit concernant des objectifs situés en Irak.

La question des prisonniers faits par les forces françaises est également abordée. Il est décidé de les confier aux Saoudiens.

Puis le PR s’engage dans une réflexion politique sur le rôle de notre France indépendante dans le concert des nations. Il évoque le patriotisme qui doit être de mise dans ces circonstances exceptionnelles. Clemenceau est ressuscité !

 

20 et 21 janvier 1991 : des interviews contradictoires

Le 20 janvier, le PR donne une interview au journal télévisé. Il s’élève contre le mauvais procès fait aux armées françaises et, en particulier, à ses aviateurs qui risquent leur vie, en déclarant qu’il n’accepte pas que l’on puisse dire qu’ils « travaillent à temps partiel » ou « à mi-temps », comme certains l’ont laissé entendre, en évoquant la France, « d’allié à temps partiel ».

Interrogé sur le terme « protocole » employé par le Ministre de la Défense, il répond qu’il préfère celui de planification et indique qu’il existe, depuis le départ, un accord sur le fait que l’engagement des forces françaises porterait, dans un premier temps, sur des objectifs visibles de jour situés au Koweït, mais n’écartait pas de possibles actions futures sur l’Irak.

Du 19 au 21 janvier, le MINDEF visite nos forces en Arabie Saoudite. Le 21 janvier, lors d’une interview, il réaffirme et insiste sur la limitation des objectifs au Koweït et, s’il indique qu’il « faudra peut-être aller plus loin », ses réserves sur une telle possibilité et sur la guerre qui est engagée transparaissent.

Les opposants politiques critiquent bien entendu et dénoncent les « ambiguïtés » du Ministre de la Défense.

L’interview du MINDEF provoque la colère du PR qui demande instamment que l’on cesse d’insister autant sur la limitation des objectifs au Koweït et rappelle qu’il y aura bien des actions en Irak, « quand il le décidera ».

 

A partir du 24 janvier 1991 : l’accélération

L’attitude du MINDEF exaspère de plus en plus le PR qui envisage en privé son départ du gouvernement. Pour des raisons politiques majeures internes au parti socialiste, le départ ne peut pas être frontal. Il sera en conséquence, organisé.

Le 24 janvier, le PR demande à l’Amiral CEMP de le rejoindre dans son bureau. Sans même lui laisser le temps de s’assoir, il lui annonce qu’il participera le dimanche à l’émission 7 sur 7 en lui souhaitant « bon courage ».

L’Amiral est surpris de cette participation impromptue à une émission de grande écoute même s’il est vrai qu’il est depuis quelques temps sous les projecteurs de la presse qui le considère comme le véritable Ministre de la Défense. Cela irrite d’ailleurs profondément le MINDEF qui aurait qualifié l’Amiral de « prototype de pur produit de la petite bourgeoisie provinciale ».

Le dimanche 27 janvier, l’émission 7 sur 7 est donc organisée et le CEMP apporte les explications techniques attendues sur la guerre. Il rappelle à ce titre les propos du PR : les objectifs en Irak seraient envisagés lorsqu’il l’aurait décidé.

C’est sans surprise que le 29 janvier le MINDEF présente sa démission au PR. La participation du CEMP à l’émission 7 sur 7 sans qu’il en ait été avisé a été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».

Il fait part au PR de son courroux de ne pas avoir été prévenu de l’intervention de l’Amiral CEMP à l’émission 7 sur 7 et de sa déception de voir une autre personne que lui s’exprimer sur les opérations militaires en cours. Il considère avoir été déchu et n’avoir donc plus sa place au gouvernement.

Sans aucun commentaire, le PR accepte la démission du Ministre et nomme immédiatement son successeur.

La Guerre dans le Golfe poursuivra son cours : les forces aériennes traiteront de nombreux objectifs en Irak et la Division Daguet mènera, dans le cadre de l’opération « Tempête du désert », des actions militaires terrestres sur le territoire Irakien.

Général Jean-Pierre Meyer