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Explosion du port de Beyrouth : quelles leçons en tirer pour les opérations de secours en ville ?

Explosion du port de Beyrouth : quelles leçons en tirer pour les opérations de secours en ville ? - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Mario Maakaroun est juriste spécialisé en sécurité et défense.

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Dans la nuit du 4 août, l’auteur est intervenu au secours des victimes de l’explosion du port de Beyrouth.

Ces quelques pages ont pour objectif d’esquisser un retour d’expérience tiré de constatations de terrains et de le confronter aux dispositifs de secours de grande ampleur existant pour tenter d’en tirer les enseignements.

Il s’agit d’une réflexion personnelle. Elle n’a nullement pour but ni intention de critiquer ou condamner quel qu’acteur que ce soit qui est intervenu en ces funestes circonstances. Chacun a incontestablement fait de son mieux.

 

Introduction

Le 4 août 2020, aux alentours de 18h10, deux explosions ont lieu dans un entrepôt du port de Beyrouth. La seconde, par la puissance de sa déflagration, a décimé la capitale libanaise en l’espace de quelques secondes. Si la source et la cause de ces explosions ne sont toujours pas élucidés, il ressort que l’hypothèse de la présence de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium dans un des containers semble être la piste privilégiée par la majorité. Plusieurs spécialistes en la matière avancent toutefois d’autres hypothèses sur lesquelles nous ne nous attarderons pas.

Quelles que soient la nature et la cause de l’incident, le résultat reste le même : la ville a été ravagée. Ainsi, dans les minutes qui ont suivi l’explosion, la seule et unique priorité a été la mise en place des opérations de secours et de sauvetage.

 

Les opérations de secours face aux incidents graves

Avant d’aborder la particularité de la situation qu’a imposé l’explosion de Beyrouth, voici une présentation rapide du protocole d’intervention le plus couramment utilisé à la suite d’incidents à large échelle.

Situation à multiples victimes (SMV/Plan NOVI) ou Mass Casualty Incident (MCI)

Comme son nom l’indique, ce protocole est enclenché lorsque les secours publics font face à une situation impliquant un nombre important de victimes, nécessitant par la suite une intervention à grande échelle des équipes de secours ainsi que des autorités publiques.

À titre d’exemples de situations pouvant entraîner le déclenchement du plan NOVI, le Ministère de l’Intérieur français cite : les incendies de grande intensité, les effondrements d’immeubles, les accidents du trafic routier, ferroviaire ou aérien, les actes criminels et catastrophes naturelles ou technologiques.

Le plan en question requiert l’articulation des secours en trois zones qui opèrent de manière coordonnée autour de la zone où l’incident s’est produit :

  1. une zone de ramassage des victimes ;
  2. une zone de tri où les victimes sont étiquetées par code couleur selon leur état et donc selon l’urgence des soins dont elles doivent bénéficier;
  3. une zone d’évacuation d’où les victimes sont évacuées vers les hôpitaux.

 

Les opérations de secours en réponse à l’explosion du port de Beyrouth

Quelques instants après la deuxième explosion, les opérateurs des différents organismes de secours et la défense civile submergés par les appels des victimes précipitent toutes leurs équipes disponibles sur la scène du drame et ses alentours. Ces dernières, formées pour déployer le plan NOVI, comprennent dès leur arrivée sur le terrain que son application est quasi-impossible.

À ce moment, personne n’avait en effet encore réalisé que l’onde de choc était telle que le souffle a été ressenti jusqu’à Chypre (plus de 200 km) et qu’il n’avait pas seulement atteint les personnes qui se trouvaient au port et dans ses alentours. L’explosion avait également gravement endommagé la base marine militaire à l’autre bout de la baie, la caserne des pompiers de Beyrouth qui avoisine le port, un centre de secours de la Croix-Rouge Libanaise et surtout les cinq hôpitaux de la capitale, dont trois se sont retrouvés, non seulement hors service, mais dans l’urgence d’évacuer leur personnel et leurs patients.

C’est ainsi que les premières ambulances qui ont pu évacuer des victimes, malgré l’état désastreux des routes, sont arrivées dans des hôpitaux sinistrés. Les cadavres étaient déposés au sol dans les couloirs, les médecins intervenaient sur des blessés dans les parkings et les infirmiers devaient gérer leurs patients aux différents étages dont l’état avait été aggravé par l’explosion, tout cela sans pouvoir évidemment respecter les dispositifs relatifs au Covid-19.

À vouloir imaginer qu’un plan NOVI pouvait être déployé :

  1. La zone de ramassage aurait dû couvrir un rayon de 10 km. Impossible donc d’avoir une seule zone de tri ou d’évacuation. Même en plusieurs zones, les ressources humaines et matérielles étaient insuffisantes pour couvrir un si grand périmètre.
  2. Les principaux hôpitaux de la ville étaient gravement atteints. Aucune démarche de secours efficace ne pouvait donc aboutir durant les premières heures. Concernant les hôpitaux périphériques, ils ont été rapidement submergés par les victimes transportées par des civils sans aucun tri.

Ce soir-là, le premier bilan affichait plus de 130 personnes tuées et plus de 5 000 autres blessées.

 

L’hypothèse d’école qui n’en n’est plus vraiment une

Au lendemain de l’explosion de Beyrouth, il n’est malheureusement pas invraisemblable que ce scénario apocalyptique puisse survenir à nouveau, dans n’importe quelle ville du monde, qu’en une fraction de seconde, en temps de paix, toute une capitale puisse être ravagée.

Est-ce qu’une application classique des plans de secours serait-elle vraiment possible, voire efficace tels qu’ils sont imaginés aujourd’hui ?

En temps normal, le principe clef qui va de pair avec tout dispositif de secours est la rapidité.

Le protocole addendum que je propose viens, à titre exceptionnel, contredire ce principe, même si cela semble contre-intuitif. C’est pour cela d’ailleurs que je l’ai nommé le "Protocole tortue" ou Turtle’s protocol, non seulement pour faire allusion à la patience, mais aussi et surtout pour le symbole de protection et d’autonomie que représente la carapace :

  • la protection de l’efficacité des hôpitaux et, par la suite, la finalité du système de secours,
  • l’autonomie des équipes intervenantes et des hôpitaux de campagnes.

Son application n’est pertinente que dans un cas aussi extrême que celui en l’espèce et n’a vocation qu’à être temporaire, au risque de perdre tout son sens.

Il requiert en outre que les différents acteurs cités du domaine public et privé soient continuellement formés et préparés logistiquement de manière à assurer un déploiement efficace, coordonné et rapide le jour J.

Ce protocole est basé sur trois principes : privilégier le secours sur place, l’accommodation de la vitesse d’évacuation dépendamment de l’aptitude des hôpitaux à opérer et la mobilisation des civils aptes à venir en aide.

 

1. Privilégier le secours sur place

L’objectif est de ne transporter que les cas très critiques ou graves aux hôpitaux et, surtout, d’attendre que ces derniers soient de nouveau opérationnels. C’est le même principe de l’aplatissement de la courbe ou "flattening the curve" utilisé lors d’une pandémie pour gérer la capacité des hôpitaux.

Ce délai permet en outre aux autorités publiques et forces militaires de déployer les hôpitaux militaires ou de campagne qui recevront la majeure partie des victimes évacuées. Ces hôpitaux seraient soit des tentes d’hôpital, soit des bâtiments publics habilités à fonctionner comme un hôpital de campagne.

Cela implique une préparation en amont pour assurer la disponibilité de ce type d’hôpitaux ainsi que leur matériel médical spécifique sur tout le territoire national. Il faudra de même que leur déploiement et équipement soit assurable dans un délai raisonnable.

Ces hôpitaux ad hoc pourront de plus recevoir les médecins ou infirmiers qui soit sont dans l’impossibilité de rejoindre leurs établissements respectifs, soit dont les établissements ont été rendus hors service par l’incident. Leur intervention permettra d’assurer des soins médicaux avancés et s’inscrit dans le cadre d’une hiérarchie / organisation propre aux hôpitaux militaires ou de campagne déployés.

 

2. Accommoder la vitesse d’évacuation

De ce fait, le principe d’intervention n’est plus de trier puis de transporter à l’hôpital mais d’administrer le plus de soins possibles sur place ou dans les hôpitaux de campagne de manière à n’évacuer que les cas qui ont de sérieuses chances d’être sauvés par une intervention chirurgical imminente en bloc opératoire.

Cela engendre un étiquetage plus "strict" des victimes. Par exemple, un cas d’hémorragie qu’on aurait considéré comme rouge selon le plan NOVI serait considéré comme jaune dans ce protocole car les soins assurés en tente hôpital peuvent stabiliser le patient dans les heures qui suivent.

Par conséquent, les hôpitaux devraient dorénavant prévoir des plans d’urgences poussés qui leur permettent de rapidement se réorganiser en fonction des dégâts subis de manière à pouvoir réaménager les espaces susceptibles d’être opérationnels.

La cellule chargée de coordonner les opérations de secours devra, quant à elle, être familière avec lesdits plans pour pouvoir continuellement évaluer l’aptitude de chaque hôpital à recevoir des victimes. Cela leur permettra de dispatcher convenablement les ambulances qui transportent des victimes nécessitant des interventions en bloc opératoire.

 

3. Mobilisation des civils aptes à venir en aide

Ce protocole fait également appel à la mobilisation des civils :

  • Ceux qui sont formés et habilités à assurer des gestes de premiers soins ainsi que les médecins stagiaires qui sont en mesure de suturer des blessés pourront évidemment intervenir dans les hôpitaux de campagne tel qu’exposé antérieurement ou venir en aide aux équipes de secours selon les systèmes prévus.
  • Les secouristes ou pompiers actifs et réservistes qui sont loin de leurs centres au moment de l’incident peuvent rejoindre le centre le plus proche.
  • Ceux qui travaillent ou qui sont volontaires dans des banques de sang devront s’y rendre pour, d’un côté, répondre aux demandes de sangs et, de l’autre, gérer le flux de donateurs.
  • Les pharmaciens dont les pharmacies sont localisées dans un certain périmètre de l’incident sont tenus d’accueillir le public, même au-delà des horaires prévus.

Ce protocole permet d’ailleurs aux équipes de secours de s’organiser durant les premières heures localement entre elles de manière à décliner le commandement sur plusieurs régions le temps qu’une cellule de gestion de crise unifiée se mette place et gère les opérations en fonction des données qu’elle aura à sa disposition.

 

La leçon à tirer

L’explosion du 4 août 2020 pousse à une réflexion qu’on avait jusque-là cru ne pas devoir faire à plusieurs niveaux, y compris en termes d’opérations de secours urbain. Les habitants de Beyrouth ont vécu l’atrocité d’un incident qu’on n’osait imaginer qu’en temps de guerre, en pur cas d’école ou en scénario hollywoodien.

L’idée que j’avance demeure théorique et basée principalement sur un retour d’expérience. Elle mérite sûrement d’être mise à l’épreuve, complétée ou révisée.

Reste qu’aucun organisme n’est encore formé pour intervenir sur toute une capitale pulvérisée en un instant et, pourtant, ce risque existe, parait-il.

 

Mario Maakaroun