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Du courage de l’ignorance. Des leçons de l’échec

Du courage de l’ignorance. Des leçons de l’échec - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Vincent Laforge est Praticien Hospitalier à l'Hôpital de la Conception de Marseille.

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"L’homme est malmené non pas tant par les événements que, surtout, par ce qu’il pense des événements".  Relire Montaigne par ses temps orageux n’est sans doute pas la priorité de nos décideurs, mais gageons qu’ils en tireraient profit. Il est vain de polémiquer sur des chiffres de décès ou d’hospitalisation, et il convient de se demander plutôt si ce qui était initialement une crise sanitaire n’est pas devenu presqu’exclusivement une tempête médiatique. Les déclarations contradictoires de nos ministres se succèdent en rafales ; n’importe quel gourou, autoproclamé spécialiste, peut étaler complaisamment sa pseudo science à longueur d’antenne et de tweets ; les réseaux sociaux, y compris ceux qui se cantonnaient jusqu’à présent dans le cadre professionnel, charrient leur flot de haine. Nous sommes bien loin de la virologie et de la thérapeutique. L’heure est aux opinions tranchées alors que seul le doute est scientifique.

C’est toujours avec une certaine émotion, teintée d’incrédulité, que je revois l’émission "Le Grand Jury" du 26 janvier 2020, où un ministre de la Santé, hélas médecin, hélas professeur des Universités et praticien hospitalier, nous expliquait doctement que "le masque bleu ne protège de rien" après avoir, sur un autre média, deux jours auparavant, déclaré que "le risque d’importation du virus était pratiquement nul". Les chansonniers et les complotistes de tout poil eurent beau jeu de se goberger !

En tant que médecin, je ne saurais reprocher à une consœur, bien plus éminente que moi en l’occurrence, de ne pas connaître toute la médecine ; c’est strictement impossible. L’hématologie n’est pas la virologie et j’avoue humblement n’avoir que des connaissances basiques en ces domaines. De plus, est-on fautive d’ignorer la virulence et la contagiosité d’un virus jusqu’alors inconnu ? Certainement pas. Mais le respect des Français aurait dû conduire à plus de circonspection. Les déclarations péremptoires, infantilisantes, sont bien légitiment vécues comme méprisantes, même si tel n’est pas l’intention de leurs auteurs. Affirmer que le masque ne sert à rien pour en rendre obligatoire le port quelques mois après est bien évidemment contestable, mais ce qui est tragique c’est la mâle assurance avec laquelle ces déclarations sont faites. Ces palinodies ont ouvert la boîte de Pandore et légitimé, a contrario, le discours des illuminés sévissant sur internet. Les variations discursives sont alors prises pour l’indice d’un complot alors qu’elles ne sont que le l’aveu involontaire d’une incapacité. "Toujours privilégier l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante, le complot demande un esprit rare". L’aphorisme acide de Michel Rocard est plus que jamais d’actualité.

Comme le rappelait récemment Gauthier Delaforge dans son excellente chronique, "la véritable école du commandement est donc la Culture générale". On ne saurait trop conseiller à certains de relire les grands classiques de la Politique, à commencer par ceux d’un de nos plus grands ministres, à la réputation certes sulfureuse, l’insurpassable Talleyrand. Le Prince de Bénévent, pourtant célèbre pour son esprit de répartie n’hésitait pas à écrire : "Enseigne à ta langue à dire : "Je ne sais pas"". Il ne s’agit évidemment pas de se dandiner gauchement d’une jambe sur l’autre en avouant son ignorance. Il s’agit d’admettre que l’on ne dispose pas de toutes les données pour prendre une décision et que celle-ci repose sur des hypothèses, mouvantes par essence. Ce n’est pas non plus s’auto-flageller que de dénoncer une certaine imprévoyance dans la gestion des stocks de masques ou de vaccins (il sera bien facile de souligner l’impéritie des gouvernements précédents dans la gestion du tissu sanitaire), bref de jouer la carte de l’honnêteté (terme tombé en désuétude au profit de "transparence", notion éminemment passive). On ne m’en voudra pas de citer une nouvelle fois l’Évêque d’Autun pour lequel "une parfaite droiture est la plus grande des habiletés  ; la vérité devient un calcul et la franchise un moyen".  Les Français eussent sans doute été plus motivés pour respecter des mesures barrière si on leur avait annoncé, toute proportion gardée, "de la sueur, du sang et des larmes" plutôt que des mesures indécises et fluctuantes. N’est pas Churchill qui veut… Mais il est vrai que le vieux lion ne fut pas réélu en 1945. Ceci expliquerait-il cela ? "Le politicien devient un homme d’État quand il commence à penser à la prochaine génération plutôt qu’aux prochaines élections" et 2022 se rapproche inexorablement !

Accessoirement, édicter des règles sanitaires en se hâtant de ne les pas faire respecter conduit fatalement à en minimiser l’impact et à saper la crédibilité de ceux qui les promeuvent. Le port du masque dans l’espace publique, y compris hospitalier (!), est fluctuant ; les restaurateurs responsables qui avaient consenti d’importants efforts pour accueillir leurs clients dans le respect des règles sanitaires se sont vus contraints de fermer, logés à la même enseigne que les gargotiers qui s’étaient affranchis des règlements ; le couvre-feu bénéficie d’une adhésion des plus relatives et nous payons actuellement à l’hôpital le relâchement constaté lors des fêtes de fin d’année.

Il serait néanmoins trop simple de faire porter la charge de la culpabilité sur nos seuls dirigeants. Interrogeons-nous également sur notre part de responsabilité dans ce naufrage. L’information dont bénéficie (ou que subit) notre hiérarchie est systématique biaisée par une nuée de petits chefs qui veulent présenter une réalité peaufinée et édulcorée. De ma vie militaire, j’ai gardé le souvenir d’inspections surprises soigneusement préparées et mises en scène ; de ma vie hospitalière, celui de rapports polémiques soigneusement enterrés ; de l’ensemble de ma vie professionnelle, celui de reportages, quel qu’en soit le média, lors desquels on présente le monde tel qu’on voudrait qu’il soit, souvent aux antipodes de la réalité. À combien d’exercices parfaitement scénarisés ai-je participé lors de ma (trop ?) longue carrière ? L’entraînement des équipes et les enseignements qu’on doit tirer d’une manœuvre deviennent secondaires face à la présence des médias, du Préfet ou du Maire… Là aussi, le courage commande d’admettre l’imperfection qui, bénéfice secondaire, permet de se corriger et éventuellement d’être en position de demander des moyens supplémentaires. Mais si tout le monde est content de soi… Pour Lao Tseu, "l'échec est le fondement de la réussite", encore faut-il avoir la lucidité et l’audace de le reconnaître et l’admettre.

Vincent Laforge

Publié le 25 février 2021