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Delacroix et le Coronavirus, une question de Liberté

Delacroix et le Coronavirus, une question de Liberté - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Diplômée de l'Ecole du Louvre, Christine de Langle est Historienne de l’art et Fondatrice d’Art Majeur. 

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« L'adversité rend aux hommes toutes les vertus que la prospérité leur enlève ».

Delacroix

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Confinés, on attend avec impatience le déconfinement. Puis, on redoute le déconfinement qui serait plus dangereux que le confinement. Pris au piège d’une pensée qui tourne en rond nous n’osons même plus rêver de liberté. Mais, de quelle liberté rêvons-nous? Quelle représentation en avons-nous?

 

L’image de la Liberté

Pour les visiteurs du Louvre, français ou étrangers, une image s’impose, « La Liberté guidant le peuple » peinte par Delacroix quelques mois après les tragiques évènements de juillet 1830. Ces trois jours de révolution, du 28 au 30 juillet, nommés par les romantiques « Les Trois Glorieuses » et qui ont secoué Paris, renversé Charles X et institué son cousin Louis-Philippe d’Orléans roi des Français. Delacroix se saisit de l’évènement pour proposer une réflexion sur la Liberté.

Tout a commencé le 25 juillet, le roi décide par ordonnance la suppression de la liberté de presse et le retour de la censure, la dissolution du Parlement et la restriction du droit de vote. Aussitôt Paris se couvre de barricades, journalistes, étudiants, artisans et ouvriers sont à la manoeuvre pour dénoncer cette dérive totalitaire du pouvoir.

Delacroix n’est pas journaliste, il est peintre. L’appréhension du temps est différente. Son tableau est destiné à la postérité. Le peintre compose une image qui frappe les esprits, et au-delà des faits qu’il a vécus, au-delà de l’émotion de l’instant, il propose un recul, une prise de distance qui favorise la réflexion.

 

La Liberté en marche

La barricade, symbole de cette guérilla urbaine qui enflamme Paris, sert de piédestal à la Liberté. Delacroix inaugure ce que Courbet appellera une « allégorie réelle » en inventant cette étonnante figure féminine, qui conjugue le costume et la nudité antiques propres à l’allégorie avec l’actualité du drapeau tricolore, rappel de la Révolution et symbole du nouveau régime. Ici de quoi parle-t-on? « de liberté civique d’un peuple-nation uni contre l’arbitraire d’un gouvernement » répond Sébastien Allard, à qui on doit la superbe exposition Delacroix au Louvre en 2018. Liberté politique ne va pas sans liberté individuelle. Une Liberté étonnante, audacieuse, vers qui tous les personnages se tournent, cette Liberté « guidant le peuple ». Le peuple? Delacroix issu de la grande bourgeoisie, le connait-il? Le peintre a vécu les évènements de près et en a été comme beaucoup durablement impressionné. Mais le recul inhérent au travail dans son atelier le pousse à présenter une sorte de typologie. Ce peuple n’est pas une masse abstraite, ce sont des métiers, des professions, des âges de la vie, tous unis dans une même soif de liberté. Le voici ce peuple sous forme de stéréotypes dont le plus célèbre est ce gamin de Paris, que nous nommons Gavroche depuis le roman de Victor Hugo « Notre-Dame de Paris » paru en 1830.

Pour nous ancrer dans la réalité de ces jours de fièvre parisienne, la cathédrale Notre-Dame apparaît telle qu’elle était avant les restaurations de Viollet-le-Duc, sans sa flèche, et telle que nous la voyons aujourd’hui… Mais Delacroix veut nous inciter à passer du court terme au long terme. Dépasser l’émotion pour entrer dans la réflexion. Dépasser le simple regard pour entrer dans la compréhension de l’image. Le nuage de poussière et de poudre qui nous fait suffoquer isole, protège la Liberté qui prend des allures de figure céleste. Nous ne voyons plus qu’elle. Nous ne croyons plus qu’en elle. Un cadrage audacieux coupe le drapeau et fait avancer cette silhouette énergique vers nous. Pas de dérobade possible, la Liberté suivie par le peuple en marche se dirige vers nous. Soit nous adhérons, soit nous sommes écrasés. La liberté ou la mort. Cette figure féminine inventée par Delacroix inspirera Bartholdi pour la réalisation de la Statue de la Liberté. Rappelons ce lien culturel entre l’Europe et les Etats-Unis car, si le symbole est universel, parlons-nous aujourd’hui de la même liberté ?

 

Et notre liberté ?

Aujourd’hui quelle liberté attendons-nous ? Bien sûr, une liberté de déplacement. Pouvoir aller où l’on veut. Contraints physiquement dans nos déplacements, avons-nous libéré notre esprit et notre imagination? Osons-nous sortir de certaines routines et explorer de nouveaux chemins?  Oser libérer sa pensée, oser penser différemment et oser l’exprimer. Une liberté qui n’est pas sans courage, qui exige des choix mais qui avance et qui entraîne.

L’équilibre instable de la barricade n’empêche pas le pas décisif de la Liberté « C'est l'instable qui est le fixe «  nous prévient Delacroix, on avait tendance à l’avoir oublié. Faisons de l’incertitude une nouvelle liberté.

 

Christine de Langle