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COVID-19: Le personnel de santé et l’approche genre dans la tourmente!

COVID-19: Le personnel de santé et l’approche genre dans la tourmente! - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Emna Gana est Enseignante-Chercheure à l’Université de la Manouba en Tunisie. Elle est par ailleurs "Gender Equity and Social Inclusion Specialist Chemonics International" à l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID).

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Un mois après la semaine mondiale de la santé du 5 au 11 avril 2020, saisissons l’occasion pour creuser la question du genre, car notre survie en dépend…

L’année 2020 marquera tous les esprits à jamais ! La planète entière s’est arrêtée en raison d’une pandémie déclarée par l'OMS sous le nom de COVID-19 (ou SARS-CoV-2). Il est fondamental de tirer les leçons des expériences passées, même si la pandémie du COVID-19 n’est pas comme toutes les précédentes épidémies dont les Coronavirus (MERS), la grippe aviaire H1N1, Ebola et Zika.

Historiquement, les pandémies se sont enchaînées et les autorités mondiales et nationales ont tenté d’y faire face soit par des "tyrannies d’urgence" soit par des "systèmes de résilience". Le constat est bien le même : l’absence flagrante et dommageable des dimensions liées au genre dans les systèmes sanitaires, alors qu’au niveau mondial, 67 % des travailleurs de la santé sont des femmes. Elles sont 72 %, selon l’Insee. Elles occupent les métiers dits « de tiers » comme aides-soignantes, auxiliaires de vie, infermières, médecins… s’exposant davantage au risque de violence et de contamination en période de pandémie. Face au COVID-19, quelles sont les recommandations à faire pour préserver le système de santé, surtout que le rôle socialement construit pour les femmes travailleuses de la santé - comme toutes les autres d’ailleurs -, est d’autant plus lourd en raison de la charge familiale qu’elles assument après une journée de travail ou les gardes de 48 heures, sans avoir souvent le temps de prendre un moment pour elles ?

 

Entre tyrannies d’urgence et systèmes de santé résilients

Face aux crises sanitaires, les systèmes de santé se sont révélés défaillants en raison d’un flagrant manque de moyens mêmes les plus élémentaires (gants, blouses, masques, etc.). Les autorités ont souvent réagi en adoptant les tyrannies d’urgence ou les systèmes de santé résilients, sans se préoccuper du genre, qui est à la fois une autre source de défaillance du système sanitaire et source reproductive de l’espèce humaine.

Les "tyrannies d’urgence”[1] (Laidi Z., 1999) des systèmes de santé face aux épidémies, font référence aux "questions structurelles en faveur de la satisfaction des besoins biomédicaux immédiats". Ces mesures structurelles mettent en évidence l'absence de dimensions du genre dans les directives et considérations sanitaires, ainsi que dans les rapports d’analyse. Après l'épidémie d'Ebola déclenchée en décembre 2013 en Afrique de l'Ouest (sud-est de la Guinée, Liberia et Sierra Leone), rares sont les rapports qui se sont focalisés sur le genre. Le rapport de la Banque Africaine pour le Développement de 2016, intitulé "Résilience des femmes : intégrant l’approche genre dans la réponse à Ebola"[2], a permis de montrer que la dégradation de systèmes de santé fragiles et le quasi-effondrement de l’économie dans les trois pays ont exposé davantage les femmes qui ont été atteintes à hauteur de 60 % par le virus. Plusieurs facteurs explicatifs de ce ratio sont donnés dans cette étude :

 1. augmentation du taux d’infection chez elles ou sur le lieu de travail en raison d’une proximité des personnes atteintes ;

 2. précarité des moyens des services de santé pour assurer la prise en charge des femmes, parfois en phase de procréation ;

 3. abus sexuels et les violences sexistes dont les femmes sont victimes, en raison des tensions liées à la situation de crise sanitaire et économique qui s’en suit (précarité financière, perte de sa source de revenus, confinement et frustration, etc.).

Un autre constat est effectué pendant la période du COVID-19 :

  • violences verbales et agressions commises par l’entourage (voisins, conjoint ou compagnon, famille des malades, etc.) ;
  • conditions de garde : conservation des moyens de protection (en raison du manque de combinaisons, de gants, etc.) pendant 72 heures.

Afin de pouvoir rebondir, mais se focalisant encore sur les conséquences de la fragilité des systèmes de santé, les décideurs et responsables de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ont donné la priorité aux investissements dans la construction de systèmes de santé résilients[3] - des systèmes aidant "la capacité des acteurs, des institutions et des populations de la santé à se préparer et à répondre efficacement aux crises ; à maintenir les fonctions essentielles lorsqu'une crise survient ; et à s'inspirer des leçons tirées de la crise".

Le concept de résilience, selon "Resilient and Responsive Health system", est celui qui "peut fournir un cadre utile pour le renforcement des systèmes de santé, s'il est recadré pour s'aligner sur les attributs des systèmes de santé en tant que systèmes adaptatifs complexes. La résilience des systèmes de santé est une propriété émergente qui résulte de la combinaison de stratégies d'absorption, d'adaptation et de transformation appliquées au sein du système. Ces stratégies sont sous-tendues par des capacités cognitives, comportementales et contextuelles. La résilience concerne la résilience au quotidien, et non pas simplement les réactions aux chocs soudains, le logiciel du système de santé, et non pas seulement son matériel et l'adaptation créative et la transformation, plutôt que le simple rebondissement”[4].

 

Le constat : absence des dimensions genre face aux épidémies

Les programmes de santé mondiaux tels que le programme "Medicines, Technologies, and Pharmaceutical Services" (MTaPS), financé par l'USAID, aident les pays à renforcer leur capacité de prévention des infections (CPI) afin d'améliorer la réaction face aux épidémies. Les activités de CPI comprennent le placement des patients, le respect de la distance de sécurité, l'hygiène des mains et des surfaces, de l’habit et l'utilisation d'équipements de protection individuelle. Ces activités restent générales et ne visent pas particulièrement les travailleurs de la santé qui sont en première ligne, dans les crises sanitaires afin de se prémunir face à la propagation des infections nosocomiales qui peuvent contribuer à la résistance aux antimicrobiens et à la propagation des maladies infectieuses tel que le COVID-19. Le groupe de travail sur le genre et le COVID-19 note qu'au début du mois de mars 2020, les politiques mondiales et nationales relatives au COVID-19 n'avaient pas encore pris en compte les analyses ou les dimensions du genre. Il est temps de remettre en cause les systèmes de santé résilients. Leurs défaillances est incontesté par le COVID-19 dans plusieurs pays : France, Italie, Espagne, EU comme c’est le cas en Tunisie.

Rappelons que les dimensions du genre de l’épidémie sont physiques et socialement construites (Smith J., 2018, Université Simon Fraser) :

  • Les dimensions physiques : les maladies peuvent affecter les gens différemment selon leur sexe. Par exemple, les infections à Zika peuvent être transmises aux fœtus pendant la grossesse et des traces d'Ebola ont été trouvées dans le sperme des hommes longtemps après qu'ils se soient remis de la maladie.
  • Les dimensions socialement construites : elles font référence aux différents rôles, comportements et attributs associés au fait d'être un homme ou une femme. On peut le constater dans les effets de l'épidémie d'Ebola sur les femmes puisqu’étant soignantes fréquentes, tant à la maison que dans le cadre des soins de santé, elles étaient exposées bien plus souvent au virus.

 

Les propositions du genre à intégrer dans les systèmes de santé

L’analyse des bases de données du secteur de la santé est appelée à intégrer le genre des travailleurs, des patients. Les autorités sanitaires mondiales et nationales, qui aident les structures médicales à se préparer face à l'épidémie du COVID-19 et à la gérer, devraient sérieusement intégrer cette dimension dans les systèmes de santé résilients afin d’éviter d'exacerber les effets des inégalités structurelles entre les sexes. Les femmes qui travaillent dans le secteur de la santé ont tendance à être les principales soignantes à la maison. Il est important de mettre en place des systèmes de veille sur les bases de données, sachant que le personnel qui fournit des soins personnels de proximité, comme les infirmières et les aides-soignantes, les auxiliaires soignantes, les médecins peuvent être plus exposées et que les activités de CPI doivent donc être adaptées à ces rôles. Il est donc essentiel de savoir si les infections ont été contractées à la maison ou dans un établissement de santé pour comprendre les modes de transmission.

Nous faisons ici quelques propositions pour consolider les efforts fournis pour faire face au COVID-19, en intégrant de toute urgence l’indicateur genre, afin de mieux prévenir la transmission du virus, son mode de propagation entre lieu de soin et habitation et, en outre, de mieux protéger les enfants :

  • Ventiler les données relatives aux travailleurs de la santé infectés par le COVID-19 et ceux particulièrement infectés de par leur profession.
  • Ventiler les données par sexe : les programmes et les établissements de santé doivent collecter, analyser et communiquer des données ventilées par sexe pour les patients infectés par le COVID-19.
  • Rechercher les contacts pour les travailleurs de la santé infectés.
  • Enquêter pour savoir si un travailleur de la santé infecté a été contaminé à son domicile ou dans l'établissement de santé.
  • Planifier la protection des travailleurs de la santé à haut risque (âgés, souffrant d'asthme ou du VIH, ou être enceinte ou dialysé) tout en préservant la confidentialité des informations relatives à la santé des travailleurs.
  • Favoriser l’encadrement psychologique des travailleurs de la santé qui sont souvent hautement valorisés pour leurs compétences et qui risquent de faire objet de violences psychologiques (culpabilité suite à la perte d’un patient, accusations pour être vecteur de transmission de virus). Ils ne peuvent presque jamais se plaindre alors qu’ils sont parfois victimes de contamination par les patients. Les femmes seront à même d’exprimer leurs besoins en matière de charge professionnelle et familiale. En cette période, la garde des enfants et la continuité pédagogique posent de nouveaux problèmes et ces responsabilités sont souvent assumées par les femmes.
  • Encourager l’adoption d’une gouvernance participative est essentielle en cas de crise. Les établissements de santé devraient disposer de moyens de communication ascendante afin de favoriser le dialogue en vue de répondre aux attentes du personnel. Lors de ces échanges, les questions relatives aux soins apportés aux patients et à la gestion des ressources, les préoccupations des femmes seront mieux entendues, en temps utile.

Nous sommes encore en train d'apprendre et nous devrions nous attendre à continuer d'apprendre plus longtemps. Chaque semaine, et même chaque jour, notre réponse globale au COVID-19 s'adapte à mesure que de nouvelles données et leçons émergent. L’importance du nombre de femmes exposées au risque de la contamination pourrait définitivement mettre en faillite le système de santé dans sa globalité. Je lance donc un appel aux autorités et tente de légitimer notre intérêt pour le genre notamment dans le secteur de la santé où les femmes sont surreprésentées. Si elles sont identifiées et protégées parmi les travailleurs de la santé, formels et informels, elles constitueraient la première ligne de défense contre une nouvelle propagation de la maladie.

Emna Gana

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[1] Laïdi Z., 1999, La tyranie de l’urgence, Les Editions Fides, 45 pages.

[2] BAD, 2016, Résilience des femmes: integrant l’approche genre dans la réponse d’Ebola. lien externe

[3] OMS, 2014. Résilience des systèmes de santé: réflexions sur la crise Ebola en Afrique de l’Ouest, par Marie-Paule Kienya, David B Evansa, Gerard Schmetsa & Sowmya Kadandalea lien externe

[4] W Barasa E. ,  Cloete K.,  Gilson L., 2017, From bouncing back, to nurturing emergence: reframing the concept of resilience in health systems strengthening, Health Policy and Planning, Volume 32, Issue suppl_3, 1 November, Pages iii91–iii94. lien