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L’arrestation du criminel S.

L’arrestation du criminel S. - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Général (2s) Jean-Pierre Meyer a accompli une partie de sa carrière dans le renseignement et les opérations. Il a notamment été Directeur des opérations à la Direction du renseignement militaire, puis Directeur au Comité Interministériel du Renseignement au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Il a accompli, par ailleurs, plusieurs séjours en opérations extérieures notamment à Sarajevo comme commandant en second des forces multinationales.

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L’arrestation du criminel S.

S. repéré

En nous rapprochant d’une famille en particulier, nous pûmes déceler la présence d’un criminel figurant sur la liste secrète, qui se cachait à proximité du village où sa mère et son frère résidaient. Il s’agissait de S.

Depuis plusieurs mois, notre dispositif de renseignement était à l’affût sur cette zone, après avoir été informé que S. ne bénéficiait plus d’aucune protection, ses "amis l’ayant lâché". Cela nous rappelle qu'il faut se méfier de ses ennemis, certes, mais ne pas oublier que, dans les moments décisifs, l’amitié n’est pas une barrière de protection infranchissable.

Suspecté de viols et d’assassinats, il s’était réfugié dans une cabane forestière, non loin de la résidence familiale. Sa mère lui apportait régulièrement des vivres et son frère lui rendait visite, en général de nuit ou à la tombée du jour.

 

Protocole de l'arrestation

Après nous être assuré de l’identité du criminel et avoir pris de nombreuses photos afin étayer le dossier pour le Tribunal, nous reçûmes enfin l’autorisation de l’arrêter selon un protocole bien défini : l’appréhender par surprise et vivant, l’évacuer d’abord vers Sarajevo pour examen médical et interrogatoire, puis vers La Haye au TPI.

Ayant reçu l’autorisation de Paris qui s’assurait de l’opportunité politique et géopolitique pour la France de cette arrestation, nous organisâmes l’opération qui devait être menée à l’aube par un commando des forces spéciales. Celui-ci devait être héliporté à quelques kilomètres de l’objectif avant de s’infiltrer en toute discrétion, puis de mener l’assaut par surprise.

 

Imbroglio

Nous avions pris la précaution d’informer le commandant américain de la force multinationale SFOR de notre intervention afin d’éviter toute méprise. Malheureusement, par mégarde, l’hélicoptère, qui transportait le commando et devait évacuer le criminel vers Sarajevo, survola la cabane de notre cible. Presqu’au même moment, un hélicoptère américain apparut aussi au-dessus de la zone, sans qu’on en connaisse la raison.

Ces passages n’ont toutefois pas manqué d’alerter le criminel alors que le commando n’avait pas encore eu le temps d’agir. Armé d’une kalachnikov et de grenades, il ouvrit alors le feu à l’arrivée de nos soldats, mais ne fit heureusement aucune victime dans nos rangs. 

 

Négociation

Afin d’éviter d’exposer inutilement la vie de nos hommes, nous décidâmes, tout en encerclant la position pour éviter toute fuite et tout renfort possible du criminel, de ne pas donner l’assaut et d’entamer une négociation. S., visiblement paniqué, craignait d’être exécuté sur place. Il voulait à la fois se défendre, se suicider et appeler ses amis à la rescousse.

Nous fîmes alors appel à sa mère afin qu’elle lui conseille vivement de se rendre, ce qu’elle fit d’autant plus volontiers qu’elle voulait sauver son fils d’une mort à laquelle il semblait vouloir s’exposer. Au bout de plusieurs heures, S. accepta finalement sa reddition, mais à condition que son frère et sa mère l’accompagnent dans l’hélicoptère à Sarajevo, pour garantir sa survie, ce qui fut fait. 

 

L'histoire de S.

L’histoire de S. est celle de milliers d’autres jeunes serbes qui ont été illusionnés par les discours martiaux et nationalistes de dirigeants politiques et de chefs de guerre. Avant la guerre, il avait été au chômage, totalement désœuvré, comme beaucoup de ses amis, et habitait chez ses parents.

Âgé de 25 ans, il a rejoint les forces serbes plus par forfanterie que par conviction politique. L’aventure, la capacité de détenir une arme et de s’en servir sans trop de risque contre une population civile démunie, l’avaient valorisé aux yeux des siens et de ses camarades. Il avait également participé volontairement aux actions de viols des femmes bosniaques, composante cynique de la politique d’épuration. Accusé de deux viols et trois meurtres, il avait pensé que ces actions constituaient des actes de gloire que ses chefs approuvaient, dont le Général Mladic et ses camarades de guerre.

La guerre terminée, il avait compris qu’il serait recherché et s’était évanoui dans la nature, en compagnie de quelques-uns de ses camarades. Très vite, les liens entre eux s’étaient délités, voire envenimés. Il s’était alors rapproché de sa mère et de son frère, qu’il savait protecteurs, bien que sa mère lui ait conseillé de se rendre, ce qu’il finit par faire. 

Dans la soirée, il quitta Sarajevo par avion pour la Haye, accompagné du représentant du TPI et escorté par des policiers de la force de police Internationale.

 

Réactions

Cette action française, largement médiatisée, a confirmé la notoriété que nos forces avaient acquise, à la fois au sein des forces internationales et dans une partie de la population, d’autant qu’il s’agissait de l’un des premiers criminels arrêtés. Elle nous exposa cependant à l’hostilité accrue des irréductibles parmi les soutiens serbes, ce qui nous conduisit à renforcer les mesures de sécurité pour nos soldats dans certaines zones.

Concernant enfin les raisons de l’imbroglio du survol intempestif de l’hélicoptère américain qui avait menacé notre action, nous avons interrogé le Général américain commandant la force, qui nous a donné comme à son habitude une réponse laconique et contradictoire : il a nié toute intervention héliportée, tout en précisant que cet hélicoptère faisait partie d’un dispositif de soutien qui aurait été accordé aux Français en cas de difficultés, ce qui, à ses yeux, avait bien failli arriver. Par principe, le Chef d’État-major des Armées adressa de Paris une lettre d’invectives à l’encontre du Général américain, qui ne répondit pas.

À suivre…

Général Jean-Pierre Meyer

Publié le 21 février 2021