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Perte de puissance : l’ennemi est-il en nous ?

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Est ennemi ce qui fait obstacle à ma logique ou à ma construction de puissance, à ma volonté de torsion sur la réalité dans un plan bien ordonné qui relève de la vision stratégique. L’ennemi est-il inévitablement exogène ? Est-il nécessairement l’Autre ?

L’ennemi, l’ennemi intime, c’est la lâcheté de la décision politique et le renoncement à ses propres ambitions. C’est l’absence d’imagination visionnaire qui permet de courber la réalité à ses propres volontés. Dès lors, il ne saurait y avoir de stratégie puisqu’il n’y a pas de pensée stratégique.

Parce qu’il y a carence d’ambition, l’ennemi se loge dans l’emprunt, la redite, l’incrémental. L’ennemi, le pire des ennemis, c’est la tentation de singer ce qui se fait ailleurs sous prétexte de modernité sans s’interroger sur la pertinence de ses propres ressources à faire émerger un modèle original taillé à la mesure de sa vision.

Parce qu’il y a défaut d’imaginaire et donc d’imagination, l’ennemi se love dans la précipitation, la rapidité, dans l’uchronie, dans la quête irréfléchie de l’abolition du temps qui signe du même coup l’abolition du projet à long terme. La soif d’instantanéité généralisée, voilà l’ennemi ; car elle est la liquidatrice de l’imaginaire et par voie de conséquence de l’innovation porteuse de nouveaux champs d’exploration, celle de la disruption.

Parce qu’il y a conjointement perte de conscience du temps long et de son utilisation et incapacité d’ambition visionnaire, il y a perte de volonté de puissance. L’Histoire universelle nous l’enseigne : ne s’affaiblit-on pas par un pourrissement intérieur autant que sous l’effet de l’action directe programmée d’un ennemi extérieur? Le rétrécissement sur soi et la corruption de ses propres idéaux ne constituent-ils pas un signal fort d’affaiblissement envoyé à l’ennemi extérieur ?

L’ennemi est endogène. Il est d’une certaine façon créé par nous. Il est en nous. Il est nous. Nous sommes dans bien des situations notre propre ennemi car nous avons collectivement adhéré sans questionner, avons mis en sommeil la volonté, les plans et les outils de notre propre influence, avons été la caisse de résonnance de groupes beaucoup plus offensifs qui, eux, étaient servis par la vision d’un destin imaginé et qui in fine ne nous voulaient pas que du bien. Certaines de nos propres élites nationales se sont repues de cette altérité sans la questionner et l’ont vendue aux étages inférieurs comme la seule voie de progrès. L’ennemi, c’est notre paresse intellectuelle voire, à bien des égards notre embourgeoisement moral arrogant, notre propension à remplacer l’Idée par le concept, plus «commercial», plus simpliste, plus subtilement « marketé » et par conséquent plus promptement intégré, diffusé et bien vendu. Pour s’en convaincre, il suffit de chercher qui sont les grandes consciences, les grandes voix de notre époque. Les Aron, Camus, Foucault sont bien loin…

Pour donner le change, nous développons de temps à autre des espèces de Goldstein, ennemis imaginaires orwelliens qui cristallisent l’énergie collective dans un grand mouvement de masse. L’ennemi extérieur n’est certes pas qu’imaginaire en particulier lorsqu’il ébranle les fondamentaux de ce qui nous supporte. Mais si dans ces instants, l’ennemi est bel et bien l’Autre, que cette altérité s’appelle hypercompétition mondiale, groupes terroristes, Etats voyous, cybercriminalité, etc., sommes-nous 1°) prêts 2°) de taille à l’affronter dès lors que nous avons perdu la connaissance de nous-mêmes et avons bradé notre idiosyncrasie ?

Pour vaincre tout ennemi extérieur qui chercherait à nous amoindrir, il est déjà nécessaire de retrouver la force et la vitalité de la pensée et du débat complexes, de réintroduire le temps long et le faire coexister avec l’instant, de s’inspirer sans plagier, de valoriser l’imaginaire plutôt que de reproduire des modèles et des concepts ad nauseam, d’hybrider plutôt que de spécialiser. Nous, la France, sommes un pays d’une richesse rare, une nation certes instable parce qu’elle est actuellement impactée par de profondes mutations qui troublent le citoyen. Pour pérenniser notre existence sur l’échiquier international, pour augmenter notre influence, dissuader les menaces, pour faire face à tout ennemi extérieur, il nous faut – d’abord ? - vaincre notre ennemi intérieur et (re)faire société ; faute de quoi nous ne sommes qu’un objet à la merci d’implacables prédateurs qui, plus que tout, haïssent notre modèle et notre message universaliste et cherchent à les anéantir.